Vilar, Vitry : Hommage

L’année même où l’on célébrait le centenaire de la naissance de Jean Vilar, le Théâtre de Vitry au nom éponyme fêtait les 40 ans de sa création : en 1972, la proposition d’une offre culturelle au pied des habitations à loyer modéré. Retour sur ce double anniversaire.

 

 

Il y eut une grande et belle exposition en hommage à l’ancien directeur du Théâtre national populaire à la Maison Jean-Vilar d’Avignon en juillet 2012 puis dans l’enceinte même de Chaillot, quelques mois plus tard. Se tient aujourd’hui, et jusqu’en juin 2013, une superbe et monumentale exposition dans le hall d’accueil du Théâtre Jean-Vilar de Vitry. Un double mouvement, une belle continuité et fidélité entre le natif de Sète et les pionniers de la cité du Val-de-Marne : si l’un enthousiasma les foules des gymnases et salles des fêtes de banlieue avec sa troupe conduite par Gérard Philipe, les autres créèrent de toutes pièces un lieu de vie culturelle au plus près des prétendues « petites gens ». À proximité des immeubles à loyer modéré, au cœur de la cité.

Source : Maison Jean-Vilar d'Avignon

Source : Maison Jean-Vilar d’Avignon

L’un ne construisit pas sa pensée ex nihilo, les autres non plus ! Toute sa vie, Vilar demeura élève de Dullin, le pionnier de la décentralisation. Toute sa vie, le régisseur de Chaillot et créateur du Festival d’Avignon fut habité par le public, populaire et diversifié, qu’il s’entendait rejoindre et toucher : pas d’œuvre ni d’acte créateur sans un public pour le recevoir, en discuter et s’en disputer, au point d’afficher haut et fort le théâtre comme un authentique « service public » au même titre que le gaz, l’eau ou l’électricité… Une même démarche anima, durant les années 1970, les bâtisseurs de Vitry. Eux aussi, avant de songer à élever des murs qui trop souvent emprisonnent l’acte culturel au détriment d’un public qui n’ose franchir l’enceinte, ils surent s’appuyer sur l’action déjà engagée d’un certain nombre de pionniers locaux enracinés dans les quartiers de la ville : Jacques Lassalle, le futur administrateur de la Comédie Française, avec des créations en son Studio Théâtre, Michel Caserta et son Ensemble chorégraphique de Vitry-Villejuif ainsi que les concerts de Perig Herbert programmés dans le cinéma, l’église ou les gymnases de la ville. Actuel directeur du lieu et lui-même dramaturge, Gérard Astor le reconnaît, non sans une petite pointe de fierté : « Le théâtre de Vitry fut le seul sans doute, dans les années 1960-1970, à n’avoir été construit qu’au moment où la demande fut assez forte pour que cette construction devienne incontournable ». Et de poursuivre : « Dans le cadre d’une politique culturelle dessinée par une municipalité communiste et surtout par un homme, Jean Collet, alors maire adjoint à la culture : pour lui, d’abord la culture avec la création d’un centre culturel en 1964, ensuite seulement l’édifice, mieux encore l’outil ».

Au pied de la cité des papes, comme au cœur de la banlieue, une même équation à la base d’un ambitieux projet : l’union sacrée des créateurs et des décideurs, pour le peuple et pour l’art l’ambition partagée des poètes et des politiques ! En Avignon, René Char et un maire éclairé le docteur Pons en 1947, à Vitry dans les années 1970 un maire adjoint Jean Collet qui l’est tout autant, associé à un collectif d’artistes de tout bord… Et le théâtre de Vitry d’inscrire d’emblée son projet dans une double perspective : des écritures nouvelles pour des publics nouveaux. « Qui associèrent tout le monde, publics et auteurs, gens de théâtre et militants de la cité, au service de l’invention et de la création, souligne Gérard Astor, ici les artistes furent et demeurent investis sur un territoire. À travers des rencontres, des résidences, des compagnonnages qui leur permettent de véritablement dialoguer avec les publics qu’ils côtoient. À leur façon, ils sont d’authentiques héritiers de Vilar. Lui aussi a commencé son périple théâtral sous chapiteau, comme Lassalle dans les gymnases de Vitry ». Si Vilar a osé glorifier les « classiques » du répertoire pour les offrir à un public populaire, Vitry pour sa part a osé emprunter les chemins de l’écriture contemporaine. Et pas avec n’importe qui, un jeune quinquagénaire alors méconnu du grand public, Michel Vinaver.

Théâtre Jean-Vilar de Vitry, DR

Théâtre Jean-Vilar de Vitry, DR

L’histoire débute en 1978 avec la création mémorable par le metteur en scène Jacques Lassalle de deux de ses premières pièces, Dissident, il va sans dire et Nine, c’est autre chose… Suivront sur ce même plateau trois autres pièces de Vinaver ! Le 28 septembre 2012, jour d’ouverture de la saison des quarante ans du Théâtre Jean-Vilar, l’auteur évoquera « le parcours remarquable de [son] œuvre » en ce lieu. « Un habitant de Vitry, supposons-le né en 1958, en même temps que la Vème République, aura pu voir au Théâtre Jean-Vilar les deux premières pièces à l’âge de 20 ans, puis « À la renverse » à 24 ans, « L’émission de télévision » mise en scène par Gilles Chavassieux à 39 ans et « Les Travaux et les Jours » dans une mise en scène de Valérie Grail cette année même à 54 ans ». Et le dramaturge, aujourd’hui reconnu mondialement comme l’un des grands auteurs de notre temps, de conclure : « Aucun autre théâtre en France n’a montré, concernant la programmation de mon œuvre, une pareille opiniâtreté, une pareille fidélité, je lui en suis reconnaissant ! ». En vérité, semblable constance sur le plateau de Vitry n’est ni surprenante ni fortuite, Michel Vinaver, l’ancien PDG de Gillette France, s’en explique d’ailleurs avec clarté et lucidité. « Il n’est pas indifférent, sans doute, que le lien thématique entre ces cinq pièces soit le travail. La vie au travail, les problèmes que l’on connaît au travail mais aussi la fierté, l’attachement, toute cette gamme de sentiments qu’on peut avoir au travail… sans omettre la perte du travail, le chômage, les bouleversements et les tragédies qu’il entraîne ».

Vinaver à Vitry ? « Avec lui, le théâtre ici et ailleurs s’ouvre vraiment à une dramaturgie nouvelle, c’est l’éclatement du discours, la rupture du narratif », témoigne Gérard Astor, directeur mais aussi docteur en études théâtrales, formé par le grand universitaire et théoricien du théâtre Bernard Dort. « L’écriture de Michel Vinaver fait se multiplier les histoires sur scène, il nous offre vraiment un théâtre libéré de toutes frontières ». Un théâtre qui veut tout autant divertir le public que lui faire découvrir « la réalité cachée ou qu’on se cache, qu’on ne veut pas voir ». Avec son équipe, dès sa nomination en 1979 à la tête du Théâtre Jean-Vilar, Gérard Astor est donc parti à la découverte. De nouveaux publics, de nouveaux acteurs, tant au travail qu’à la scène… Là réside peut-être la plus grande originalité, la plus belle ouverture au monde qui se joua sur le plateau de Vitry : plus qu’une résidence, mettre en compagnonnage les comédiens avec les citoyens. Des travaux et des jours, selon le beau titre de la pièce de Vinaver, passés ensemble à parler, échanger, s’écouter, construire et créer du sens, faire œuvre commune hors et sur les planches… Ce fut la création, plutôt la fabrication, de Vitry-sur-rail avec les cheminots de la ville puis Energie(s)-sur-scène avec les électriciens !

Théâtre Jean-Vilar de Vitry, DR

Théâtre Jean-Vilar de Vitry, DR

Qu’ils s’appellent Michel Caserta le chorégraphe, Suzanne Lebeau la canadienne auteur de théâtre en particulier en direction des enfants, Vincent Dumestre le musicien ou Lia Rodrigues la danseuse brésilienne, tous soulignent avec force l’originalité du chemin parcouru, tant humainement que professionnellement, sur le territoire de Vitry. Pour eux, en effet, ils n’ont pas investi un théâtre il y a quarante ans, ils ont authentiquement investi un territoire ! « Je me sens chez moi à Vitry », confesse Lia Rodrigues, « je rencontre des gens, on mange ensemble, après on fait aussi de la danse, on vient au théâtre, ces liens qu’on crée avec les gens, c’est ça le plus important ». Et le danseur Kader Attou de surenchérir : « Ici, à aucun moment je n’ai eu un sentiment d’enfermement, bien au contraire. À l’unisson des mots prononcés par Albert Camus dans son discours de réception du Nobel : “L’art n’est pas une réjouissance solitaire, il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’hommes en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes”. L’art oblige donc l’artiste à ne pas s’isoler ».

« Mon travail à Vitry ? Du pur bonheur », affirme haut et fort Michel Caserta. « J’ai appris mon métier dans cette ville, ici j’ai appris l’essentiel : parler avec les artistes et parler avec le public ». Et Suzanne Lebeau d’affirmer d’une même voix combien « partout j’étais chez moi » à Vitry. C’est là, d’actions culturelles en actions culturelles, que l’auteure canadienne a mieux perçu l’enjeu de son travail d’écriture en direction des enfants face à la pauvreté du répertoire qui leur était proposé. « Le jeune public est vif, subtil, brillant, incroyablement disponible aux écritures les plus contemporaines, aux sujets les plus forts, d’une force morale et d’un sens éthique absolument merveilleux. Alors, je me disais : comment peut-on leur présenter des choses aussi bêtes ? » Elle écrira et présentera, parmi de multiples textes, « Le bruit des os qui craquent », une pièce mise en scène par Anne-Laure Liégeois à la Comédie-Française : une œuvre bouleversante sur le parcours et le devenir de deux enfants soldats dans une Afrique en guerre !

Entre le Vilar d’Avignon et le Vilar de Vitry, le maître mot s’affiche à l’identique : le respect du public, le travail pour et avec le public. Avec cette responsabilité supplémentaire pour le XXème siècle : faire éclore sur les territoires des écritures nouvelles pour de nouveaux publics. Les trois coups sont frappés, bon anniversaire Jean Vilar, à double titre ! Yonnel Liégeois

En savoir plus

La saison du 40e anniversaire du Théâtre Jean Vilar, ouverte en septembre 2012, propose de superbes surprises au programme de l’année nouvelle : de l’opéra, de la danse, de la musique ! Avec, en particulier, deux créations : l’une ancrée sur le monde du travail et celui des lycées de Vitry, ‘Les Témoins » du metteur en scène Julien Bouffier et l’autre inspirée des photographies de Charles Fréger sur le thème de l’homme sauvage, « Wilder mann » du chorégraphe Josef Nadj.

À lire : « 40 ans de flirt avec l’utopie » (Dominique Carré éditeur, 207 p., 25€). Théâtre Jean Vilar, 1 place Jean-Vilar, Vitry-sur-Seine (Tél. : 01.55. 53.10.60).

 

Centenaire « Hommage à Vilar »

Maison Jean-Vilar d'Avignon, DR

Maison Jean-Vilar d’Avignon, DR

À l’occasion de la soirée organisée au Théâtre de Chaillot en octobre 2012 pour le centenaire Vilar, Jack Ralite, l’ancien ministre et animateur des États généraux de la Culture, y prononça un vibrant hommage en l’honneur du Sétois. Bâti sur le dialogue insolite d’une rencontre impromptue des deux hommes, à la demande et au domicile de Jean Vilar le 22 mai 1971, moins d’une semaine avant sa mort. Extraits.

« À 9 heures, je sonnais 7 rue de l’Estrapade, près du Panthéon. Il avait un rendez-vous dont il se libéra et commença alors une étonnante et émouvante rencontre. Jusqu’à 15 heures, Jean Vilar parla, marcha, raconta passionnément […]. « Un gouvernement doit concevoir, proposer et enfin imposer une politique culturelle générale, détaillée et approfondie à la collectivité. Il reste à la collectivité à la refuser si elle n’est pas d’accord. Mais le pire, c’est l’incertitude, la bonne volonté, le lyrisme, l’amabilité, le néant […]. Le problème immédiat, et socialiste, de la revendication culturelle exige d’abord l’étude claire et compréhensible pour tous, populaire donc, de la transformation de l’actuelle société ».

Conversant avec Vilar, je ressentais l’existence d’une joie, d’une porte qui s’ouvre, d’un horizon, d’une dilatation, plus modestement d’une barrière qui craque. C’était un compagnonnage humain qui ne s’engourdissait pas, la pensée ne connaissait pas de minéralisation, le capital humain n’était pas traité économiquement, le déchiffrage artistique ne se heurtait pas au chiffrage comptable, il y avait une belle solidarité entre comédiens, poètes et spectateurs.

Jean Vilar avait instauré le public à qui il donnait la fierté d’être abonné, le plaisir de se retrouver aux représentations, conversations, repas et bals, il permettait d’échapper au consumérisme. Le théâtre de Vilar était un voyage que les hommes et les femmes faisaient ensemble avec dignité, l’éthique étant centrale. Sous Vilar, les hommes et les femmes pouvaient ainsi se retrouver une tête au-dessus d’eux-mêmes.

À l’heure où l’esprit des affaires l’emporte sur les affaires de l’esprit, il ne s’agit pas de faire « retour » à Jean Vilar, mais d’avoir « recours » à Jean Vilar ».

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