Gérard Philipe, l’acteur engagé

L’année 1959 ne fut pas seulement celle du décès de Gérard Philipe, survenu le 25 novembre. Quelques mois plus tôt, il avait renoncé à briguer un second mandat à la tête du SFA-CGT, le Syndicat français des acteurs.

 

 

 

Il y a un peu plus d’un demi-siècle disparaissait Gérard Philipe à l’âge de 37 ans, éternel jeune premier dans l’imagerie collective ! “ Le Cid ” au théâtre, “ Fanfan la tulipe ” au cinéma : des rôles, parmi d’autres, qui l’élèveront à jamais au rang de mythe dans le cœur des foules qui, en banlieue et en province, se pressent aux soirées organisées par le TNP de Jean Vilar. Au début des années 50, Gérard Philipe a conquis le statut de vedette internationale incontestée. Tant au grand écran que sur les planches…

En coulisses, ce que nombre de nos concitoyens ignorent encore de nos jours, le comédien revêt d’autres habits pour arpenter les boulevards parisiens et manifester gerardson soutien à la cause : celle de la paix avec les signataires de l’Appel de Stockholm, celle des comédiens et acteurs pour le respect de leurs droits. Depuis ses premiers engagements professionnels, l’ancien résistant et libérateur de Paris au côté de Roger Stéphane a rejoint les rangs de la CGT en 1946. D’abord par conviction, ensuite en réaction aux propres engagements de son père : collaborateur notoire avec l’occupant nazi, réfugié en Espagne et condamné à mort par contumace en 1945 ! Enfin son épouse, Anne, une intellectuelle de gauche sinologue et cinéaste, a certainement exercé une influence décisive sur lui. Entre eux, c’est instauré un équilibre exemplaire entre vie de couple et vie mondaine ou militante, préservant l’une par rapport à l’autre.

Si le SNA (syndicat national des acteurs) a échappé aux soubresauts de la scission de la CGT au lendemain de la Libération grâce à l’intervention de Jean-Louis Barrault et d’autres (Fernandel, Serge Reggiani, François Périer, Charles Vanel…), il en va tout autrement au mitan des années 50 : l’élection de Gaby Morlay à la présidence en 1954 marque une forte poussée de conservatisme. Entre anciens et modernes, une nouvelle bataille d’Hernani s’engage : les jeunes multiplient les grèves de lever de rideau alors que les caciques paralysent l’action syndicale avec leurs luttes intestines ! Contre l’immobilisme, la fronde s’organise et cherche son leader. Bernard Blier pense alors à Gérard Philipe, qu’il rencontre sur le tournage des “ Grandes manœuvres ”. Le futur “ Prince d’Avignon ”, après réflexion, apporte son exceptionnelle popularité médiatique à la cause des minoritaires et organise l’offensive. Pétitions, motions, démissions massives au SNA et rencontre avec Benoît Frachon n’y changent rien : au regret de devoir quitter la CGT, Philipe et sa troupe fondent en août 1957 le CNA, le Comité national des acteurs dont il assume la destinée.

Et de lancer son cri dans l’arène publique. “ Les acteurs ne sont pas des chiens ”, déclare-t-il en octobre 1957. “ Qu’on soit acteur, fonctionnaire, commerçant ou ouvrier, les difficultés de transport, de logement, d’alimentation sont identiques… À partir de là, on songe aux rapports qui existent entre employeurs et employés et la gerard3lutte syndicale devient nécessaire… Le chômage engendre une misère morale déplorable. Quand le comédien ne joue pas, il est malade, déprimé, inquiet. Sa vie est continuellement remise en question. Il devient hypersensible. Il joue aujourd’hui, mais il sait que la stabilité n’existe pas dans ce métier… ”. Et de poursuivre : “ Le théâtre ne doit pas appartenir à ceux qui ont les moyens d’attendre ou la chance de trouver un second métier conciliable avec les impératifs de notre condition ”. À cette époque déjà, Gérard Philipe exprime avec clarté le statut social du comédien dans la société. Il affirme en conclusion que, pour l’organisation syndicale, “ l’amélioration des conditions sociales du comédien demeure le souci essentiel. Que le public nous aide et prenne nos problèmes au sérieux… Plus le comédien sera assuré de la défense de ses intérêts, plus il sera détendu et épanoui ”.

Un paradoxe : la majorité des scissionnistes demeurent proches de la CGT, leur initiative vise exclusivement à ébranler les conservatismes du SNA, alors en charge des questions culturelles à la confédération Krasucki suit l’affaire de près ! Pour Gérard Philipe, cette situation ne peut s’éterniser d’autant que Force Ouvrière use de tous les arguments pour envenimer le débat ! Dès janvier 1958, le président du CNA présente au SNA un projet de réunification, Yves Robert s’emploie en coulisses pour aplanir les différents entre les deux organisations. La polémique fait rage au sein du Conseil du SNA, à la veille d’adopter la procédure de réunification. “ Pensez que Gérard Philipe est homme d’entière bonne foi, dont l’action est de jour en jour plus constructive et admirable ”, souligne Louis Arbessier à l’adresse des dignitaires de la profession. Dans l’après-midi du 15 janvier 1958 au Théâtre des Bouffes Parisiens, sur les cendres du CNA et du SNA naît le SFA, le Syndicat français des acteurs dont Gérard Philipe assume seul la présidence six mois plus tard !

Et d’engager alors un combat syndical de tous les instants : pour élargir les droits des artistes, réformer le théâtre en province, animer la grève dans les théâtres privés… Une activité syndicale débordante qui agace Vilar, patron du TNP, priant par écrit “ Monsieur le président… de ne point faire de réunion syndicale dans un théâtre et à l’entracte d’une œuvre dont vous avez la responsabilité scénique ”.

En avril 1959, débordé par ses engagements théâtraux et cinématographiques, tant gerard2en France qu’à l’étranger, Gérard Philipe annonce qu’il ne renouvellera pas son mandat à la tête du SFA. Sept mois plus tard, il est hospitalisé pour un cancer du foie. Il s’éteint le 25 novembre 1959. Gérard Philipe ? “ Un homme entier, porté par une certaine utopie hors de tout académisme ”, souligne Noëlle Giret, conservateur à la Bibliothèque nationale de France et commissaire de l’exposition qui lui était consacré en 2004. “ Au delà du personnage, la figure de Gérard Philipe symbolise avant tout une aventure humaine, un vrai condensé de l’histoire sociale et culturelle de France ”. Sa grâce demeure, la clairvoyance de son combat aussi. Yonnel Liégeois

Thema NVO “ La France a-t-elle besoin de culture ? ” (138p., 8€). Les cahiers de la Maison Jean Vilar, N°108 “ Spécial Gérard Philipe ”. La revue du SFA, “ Plateaux ” n°198.

 

Document

Jean-Louis Barrault, Fernandel, Jean Marais, Serge Reggiani, Michel Piccoli, Danièle Delorme, Bernard Blier, Yves Montand, Jean le Poulain… Au fil des pages du remarquable ouvrage de Marie-Ange Rauch, “ De la cigale à la fourmi, histoire du mouvement syndical des artistes interprètes français, 1840-1960 ”, défilent les noms illustres d’artistes et comédiens qui ont marqué une époque de la culture française autant que les batailles syndicales des années 50-60. L’historienne leur redonne vie, sous un jour nouveau et souvent méconnu : leur activité militante au service d’un art qu’ils désiraient populaire.

Certes, au firmament de ces étoiles de la scène ou du grand écran, Gérard Philipe en est la figure marquante et émergeante. Marie-Ange Rauch dresse le portrait d’un homme exigeant et féru de convictions. Acteur mythique de l’après-guerre, le héros du “ Diable au corps ” et de “ La Chartreuse de Parme ” ne s’est pourtant jamais laissé griser par sa notoriété internationale. Un homme à la conscience intègre, discret, travailleur acharné et militant infatigable.

“ De la cigale à la fourmi ” retrace les grandes heures de ce syndicalisme original, d’hier à aujourd’hui, quand les vedettes du soir se font petites mains en coulisses pour gagner l’adhésion de leurs partenaires à la CGT, le syndicat qu’ils promeuvent sur les planches ! Un document historique d’une lecture facile et rafraîchissante.

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Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire, Rideau rouge

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