La question coloniale

Ouvrage collectif, La fracture coloniale tente pour la première fois d’analyser la société française d’aujourd’hui sous le prisme de son colonialisme d’hier. Un document incontournable, à l’heure où le parlement tentait de légiférer sur le sens à donner à l’Histoire.

 

 

 

“ Les débats sur le passé colonial de la France ne cessent depuis quelques années d’envahir l’espace public ”, constatent dès l’introduction de l’ouvrage Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire, les trois historiens qui ont co-dirigé l’ouvrage collectif “ la fracture coloniale ”. Avec cette singularité nationale : la France est pratiquement le seul pays européen à s’être délibérément rangé du côté d’une “ nostalgie coloniale ” et de l’oubli institutionnalisé, tentant de dissocier histoire coloniale et histoire nationale. Une persistance du déni qui n’est pas sans conséquences.

Si France et Angleterre furent à l’identique les deux plus grands colonisateurs d’Europe, là s’arrête la comparaison. L’une a choisi de faire silence sur son passé au colonlendemain de la chute de son Empire, l’autre en a fait un objet d’étude à l’ école, de recherche à l’université. Si, Outre-Manche, fleurissent les “ colonial studies ” et “ postcolonial studies ”, l’université française brille surtout par son absence et même dans la monumentale œuvre collective dirigée par l’historien Pierre Nora, “ Lieux de mémoire ” chez Gallimard, les trois chercheurs constatent que “ la part coloniale de l’histoire de la France est minorée, presque oubliée ”. Comment expliquer une telle différence de traitement de part et d’autre du channel ? Contrairement à l’Empire britannique qui affiche clairement ses intérêts économiques à la base de toutes ses conquêtes, la France lie ses rêves d’expansion au discours républicain : c’est au nom de la République, celle de Jules Ferry et de Gambetta, et de sa mission civilisatrice, qu’agit l’armée coloniale ! La patrie des Droits de l’homme conduit alors guerres, domination et exploitation des peuples indigènes pour le Bien de l’humanité, convaincue de pouvoir leur offrir demain liberté et modernité ! Comment modifier son regard sur une telle épopée coloniale fondée sur un discours prônant valeurs universelles et droits de l’homme ?

C’est à une véritable révolution copernicienne que nous invitent ici les multiples et divers chercheurs en vue de résoudre cette “ fracture coloniale ”. En tentant d’abord de comprendre pourquoi les historiens patentés ont déserté ce terrain de recherches, en essayant ensuite de montrer en quoi l’examen de conscience est délicat parce qu’il touche aux fondements mêmes sur lesquels s’est construite la République au fil des décennies,  enfin en montrant que les enjeux pour l’avenir du modèle républicain sont de grande importance et qu’il faut substituer de toute urgence le “ devoir de mémoire ” au “ devoir d’histoire ”… “ Comment décoloniser les imaginaires ? ”, s’interroge, par exemple, le soci-démographe Patrick Simon, chercheur à l’INED.

Certes l’empire colonial a fait long feu, mais historiens et chercheurs n ‘hésitent pas à penser, et à écrire, tel Didier Lapeyronnie dans son étude “ La banlieue comme théâtre colonial, ou la fracture coloniale dans les quartiers ”, qu’un type de pensée postcolonial prévaut encore dans l’inconscient collectif. Qui, sur des sujets majeurs telles l’intégration, la laïcité ou l’immigration, colore et pervertit toujours le débat sur la “ question nationale ” et l’avenir du modèle français. Yonnel Liégeois

“ La fracture coloniale, la société française au prisme de l’héritage colonial ” (La Découverte, 312 p., 20 €).

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Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire

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