Liauzu, le dico de la colonisation

Sous la direction du regretté Claude Liauzu, Pierre Brocheux fut membre du comité scientifique qui supervisa  la publication du Dictionnaire de la colonisation française. Questions à un spécialiste, historien à l’université Paris VII, sur une tranche d’histoire controversée.

 

 

Yonnel Liégeois : Quelles sont les raisons majeures qui ont conduit Claude Liauzu à entreprendre ce dictionnaire ?

Pierre Brocheux : L’initiative de Claude Liauzu, historien reconnu de la colonisation, s’inscrit dans le contexte politique français de la dernière décennie.  Cette période est marquée par une activation/réactivation des mémoires du passé de notre pays mais non exclusivement  de lui. S’il est exagéré de parler de fièvre mémorielle, la France connaît une émulation entre les groupes ou communautés ethniques, religieuses ou politiques dans le rappel et la célébration, parfaitement légitime, du passé proche ou lointain, douloureux pour les uns et pas glorieux pour d’autres. Ce surgissement de passés reconstruits dans une dimension émotionnelle pose de lui-même la relation entre Mémoire et Histoire, celle-ci étant entendu comme mode de connaissance du passé (reconstruit mais cette fois dans une dimension rationnelle) et de ce fait, objet d’enseignement.  L’Histoire en tant que savoir et enseignement est l’objet d’une instrumentalisation de la part de groupes mémoriels qui exercent leur pression sur l’État dont ils obtiennent l’intervention sous formes de légifération (lois dite Gayssot sur la Shoah, dite Taubira sur la traite négrière, sur le génocide des Arméniens).  L’article 4 de la loi du 23 février 2005 portant “ Reconnaissance de la nation et contribution nationale en faveur des rapatriés ” est  la goutte d’eau qui a fait  déborder le vase.  Alors que les autres lois mémorielles condamnaient le négationnisme (de la Shoah) ou demandaient que certains faits ne soient pas occultés (la traite négrière), celle de 2005 formulait une directive d’orientation de la recherche historique et une prescription pédagogique. Les historiens français ont jugé inacceptable cette confusion mémoire/histoire.

9782035833433-GY.L. : Quel est l’état de la recherche sur cette période de la colonisation ?

P.B. : La recherche historique et les ouvrages savants sur l’histoire, particulièrement celle de la colonisation, n’ont cessé de progresser en France depuis une dizaine d’années sous l’impulsion de jeunes chercheurs (aiguillonnés par le renouvellement de la problématique et l’ouverture de nouveaux chantiers par des historiens d’outre-atlantique). Le problème ? Porter ses résultats à la connaissance du public le plus large, et notamment scolaire.  Claude Liauzu et un certain nombre d’entre nous ont jugé que c’était le moment de faire le point sur la colonisation française et le dictionnaire, en tant que vecteur de connaissance, nous est apparu le mieux adapté au but poursuivi. Certes, la connaissance est ici parcellisée mais le ponctualisme du dictionnaire permet aux lecteurs de consulter directement et rapidement le sujet qui l’intéresse. Il peut également lui inspirer le désir d’aller plus loin en s’adressant à des ouvrages volumineux.

Y.L. : Dans quel domaine, selon vous, les historiens doivent-ils encore affiner leurs travaux ?

P.B. : Claude Liauzu a fait appel à 77 collaborateurs provenant d’un large éventail des orientations interprétatives de l’histoire. De même, la thématique multidimensionnelle (le culturel y occupe une place aussi importante que le social et le politique) permet de dépasser le débat sur les bienfaits et les méfaits de la colonisation. La colonisation ne fut pas qu’affrontements sanglants, oppression et résistance à celle-ci, elle fut un moment en même temps qu’un espace de rencontres, de transactions et d’échanges.  Par conséquent l’histoire qui reste à écrire est une histoire partagée où les dominants et les dominés ont leur place à occuper et leur mot à dire. Cette histoire devra emprunter la triple approche ethnologique, sociologique et historique.  C’est dans ce sens qu’un manuel d’histoire de la Nouvelle – Calédonie pour les classes primaires dépasse les guerres de mémoires et ouvre la voie à une nouvelle histoire de la colonisation. On en a très peu parlé en France, mais Claude Liauzu a téléchargé un commentaire critique de ce manuel dans Études coloniales (revue en ligne, 15 février 2007). Propos recueillis par Yonnel Liégeois

Dictionnaire de la colonisation française, sous la direction de Claude Liauzu. Ed. Larousse, collection À présent, 646 p., 26€.


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