Baccarat a du souffle !

À Baccarat, on fabrique depuis près de deux siècles et demi un des cristaux les plus purs du monde. Et le travail du verrier est resté quasiment le même. Combinant la main et le souffle, il fait toujours merveille et il devrait disposer en 2013 d’un outil modernisé.

 

 

Bapoushoo

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Au début est le sable. Le sable blanc. On y ajoute de la potasse et du minium de plomb. Et si l’on veut des couleurs, des oxydes  : de nickel pour le violet, de cobalt pour le bleu, de cuivre et d’or pour le rouge rubis… On peut obtenir en faisant varier la température du four jusqu’à quarante-cinq nuances colorées. Si l’électricité et le gaz ont remplacé aujourd’hui le bois et le charbon dans l’alimentation des fours, le travail du verrier est resté quasiment identique à ce qu’il fût autrefois. Dans l’antique four à pots – le plus vieux aujourd’hui en service en Europe – ou dans les plus récents fours à bassin, la fusion du cristal s’opère à 1 450 °C. C’est dans cette masse de lave incandescente que les verriers viennent cueillir au bout de leur canne le précieux cristal.

USINE CRISTALLERIE BACCARAT. BACCARAT FEV 2012.

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Une réputation qui mit pourtant du temps à s’établir. Née en 1764, l’entreprise ne prend véritablement son essor que durant la seconde moitié du XIXe siècle La petite ville de Baccarat, lovée sur les bords de la Meurthe entre Nancy et les Vosges, se confond alors avec la vaste enceinte de la Compagnie qui regroupe dans un même espace ateliers, chapelle et logements ouvriers… L’emprise de la manufacture sur la cité est telle qu’en 1891 près de trois habitants sur quatre travaillent à la manufacture ou vivent avec des employés de la cristallerie. Témoins de la formidable croissance que connaît l’établissement, les effectifs doublent en quelques décennies  : ils passent de 1 125 ouvriers en 1855 à 2 223 en 1900, ce qui fait de Baccarat une des grandes usines de la France du XIXe siècle.

 

Métier insalubre

À l’origine de cette prospérité, comme toujours, le travail. Celui des maîtres verriers au savoir-faire patiemment accumulé et chèrement acquis, il faut encore aujourd’hui près de quinze ans pour former un verrier. Celui des tailleurs, des graveurs et de toutes les petites mains employées aux finitions. Celui des « gamins » et des fillettes qui longtemps peuplèrent l’usine.

Bapoushoo

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USINE CRISTALLERIE BACCARAT. BACCARAT FEV 2012.Un travail hautement qualifié qui peut confiner à l’art, mais aussi particulièrement pénible. Le métier de verrier est en effet réputé comme un des plus insalubres. Il cumule les dangers liés à la chaleur des fours, les risques dus à l’exposition aux poussières et aux vapeurs de matières toxiques – à commencer par le plomb – et les risques spécifiques du soufflage qui entraîne « emphysèmes pulmonaires » et « catarrhe bronchique » que les hygiénistes industriels décriront très tôt comme la maladie première du souffleur de verre. En dépit des progrès de la mécanisation, bon nombre de risques demeurent et le travail en continu exténue toujours les hommes.

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Emblématique du savoir-faire ouvrier – l’entreprise compte le plus grand nombre de meilleurs ouvriers de France –, Baccarat est aussi caractéristique des transformations du capitalisme. Née sous la royauté, la cristallerie prit son essor industriel sous la férule conjuguée d’un entrepreneur et d’un spécialiste des problèmes d’organisation qui créèrent deux dynasties familiales, l’une possédant le capital, l’autre assurant la direction de l’entreprise.

Mais les temps changent et après plus d’un siècle et demi de capitalisme familial, c’est, en 1989, le groupe Taittinger qui prend le contrôle majoritaire de l’entreprise. La cristallerie rejoint le champagne et l’hôtellerie haut de gamme – Crillon, Lutetia, Hôtel du Louvre à Paris et Martinez à Cannes. Ce sont déjà les regroupements et les logiques financières propres à l’industrie du luxe qui s’affirment. Jusqu’à ce que le capitalisme financier anglo-saxon fasse main basse sur ces fleurons. En 2005, Starwood Capital Group, un fonds d’investissement américain spécialisé dans la gestion de biens immobiliers, rachète le tout. Pour la plus grande inquiétude des quelque 715 salariés du site qui, outre la crise, sont rapidement confrontés à l’absence de ligne stratégique, une gestion au jour le jour et un manque d’investissement. La reprise de l’activité en 2010 trouvera donc l’entreprise fort dépourvue  : matériel vieillissant, arrêt d’un four, recours accru à la sous-traitance et à l’intérim…

 

Un nouveau souffle

USINE CRISTALLERIE BACCARAT. BACCARAT FEV 2012.

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Jusqu’à l’arrivée au capital d’un nouveau partenaire, le fonds américain Catterton Partners, qui met 27,5 millions d’euros au pot. Le potentiel de l’entreprise est tel que la semaine passée, on apprenait la décision du conseil d’administration d’investir à nouveau. Un plan sur quatre ans avec, dès 2013, un nouveau four, en 2014, la réfection d’un second et, en 2015, celle d’un troisième. Avec les investissements complémentaires dans les ateliers à froid, les sommes investies pourraient atteindre une trentaine de millions d’euros sur quatre ans. De quoi donner un nouveau souffle à la cristallerie.

Pour Éric Rogues, secrétaire du syndicat CGT, c’est évidemment une bonne nouvelle même si tout est loin d’être réglé. À commencer par l’information-consultation du CCE qui n’a pas eu lieu. Or le plan est soumis à une augmentation de quelque 70 % du chiffre d’affaires d’ici 2016 sans aucune embauche. Pour atteindre ces objectifs, la direction compte sur une nouvelle organisation du travail de type « lean production » dont elle attend une augmentation conséquente de la productivité dans les ateliers à froid. Autant de questions que le syndicat entend suivre de près. Reste que la décision annoncée tendrait à prouver qu’il est encore possible d’investir en Lorraine… Texte Jean-François Jousselin, Photos Bapoushoo

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1 commentaire

Classé dans Pages d'histoire, Sur le pavé

Une réponse à “Baccarat a du souffle !

  1. fanfan

    c’est un métier dangereux que celui de verrier : voir La prévention des risques professionnels de l’industrie et l’artisanat du verre : http://www.officiel-prevention.com/formation/fiches-metier/detail_dossier_CHSCT.php?rub=89&ssrub=206&dossid=425

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