Kepel, le monde arabe pour passion

Spécialiste de l’islam et du monde arabe contemporain, professeur à Sciences-Po et membre de l’Institut universitaire de France, Gilles Kepel publie « Passion arabe, journal 2011-2013 » aux éditions Gallimard. Un témoignage, passionnant et érudit, sur quarante années d’immersion dans les pays arabes. Entretien.

 

 

Yonnel Liegeois – De votre premier livre « Le prophète et le pharaon, les mouvements islamistes dans l’Egypte contemporaine » paru en 1984 à « Quatre-vingt-treize » qui tente de dépeindre l’islam de France à partir du département de la Seine-Saint-Denis en 2012, en quoi « Passion arabe » s’en distingue-t-il ?

couv KEPELGilles Kepel – C’est un livre que j’ai écrit pendant les révolutions arabes, entre 2011 et 2013. Une mise en perspective, en fait, de ce que j’ai vu pendant ces deux ans et de ce que j’ai étudié et observé au cours de ces quarante dernières années. En ce sens, même si c’est un journal, ce n’est pas un travail de journaliste, c’est plutôt un récit qui tente donc de confronter l’expérience vécue avec ma connaissance de cet univers. Un exemple ? Il ya 35 ans, j’avais soutenu ma thèse sur les mouvements islamistes en Egypte, sur les étudiants islamistes dans les facultés. A l’époque, on considérait que ça n’avait pas beaucoup d’importance, que c’était marginal… Aujourd’hui, ces mêmes étudiants sont parmi les dirigeants, peut-être temporaires mais il n’empêche, des Frères musulmans égyptiens ! C’est un ouvrage à la première personne parce qu’il me semble que, pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui dans cette région du monde, il me fallait confronter ma propre subjectivité aux analyses que je formule depuis une quarantaine d’années. Nos modèles d’analyse de la société ne peuvent se laisser réduire à des systèmes de pensée finis, c’est pourquoi il m’apparaissait important d’exprimer tout ça à travers le prisme d’un universitaire arabisant qui a essayé, d’une certaine façon, d’aller partout et de voir tout le monde : salafistes et laïcs, Frères musulmans et militaires, djihadistes et intellectuels, ministres et fellahs, diplômés-chômeurs et rentiers de l’or noir.

 

Y.L. – Le titre de votre livre, « Passion arabe », est au singulier. Comment expliquez-vous ce choix : c’est la passion d’une terre, d’une langue, d’une culture ?

G.K. –  On ne peut pas passer 40 ans à étudier une question, sans y mettre un peu de passion ! C’est aussi le mot « passion » dans le sens chrétien, quoique je ne sois pas croyant, dans le sens christique de la souffrance… Ainsi, le livre commence à Jérusalem, dans le quartier du Golgotha, pour se finir dans un village de Syrie, où il s’est produit un horrible massacre, qui s’appelle Mont Calvaire ! Son objectif, encore : montrer comment ces révolutions dans le monde arabe ont débuté dans l’enthousiasme pour être aujourd’hui confrontées, et particulièrement en Syrie, à une catastrophe humanitaire, à une guerre civile qui prend en otage les aspirations démocratiques du départ pour les transformer en massacres interconfessionnels et en nouvelles fractures internationales. Une ligne de fracture qui n’oppose plus comme avant bloc de l’Est contre bloc de l’Ouest, mais propose une alliance étonnante Chine-Iran-Russie avec la plupart des pays dits émergents contre une alliance toute aussi improbable qui rassemble Arabie Saoudite et Qatar, Israël, Turquie et la majorité des pays occidentaux, démocrates et djihadistes donc… Ainsi, on est face à une nouvelle ligne de faille qui croise celle où il est impératif de contrôler les marchés pétrolifères et d’empêcher coûte que coûte l’Iran de s’imposer dans le Golfe Persique, y compris avec l’arme atomique.

 

Y.L. – A vous entendre, qu’advient-il alors des enjeux économiques et stratégiques : prédominent-ils encore sur toute autre considération, y compris idéologique ?

G.K. – La question est complexe, il y a mélange des genres ! Les enjeux ethniques, culturels et religieux sont

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

Gilles Kepel. Photo Hélie Gallimard-DR

présents mais ils sont à géométrie variable quand vous voyiez d’un côté une alliance, si j’ose dire, russo-chiite et de l’autre, salafo-sioniste ! D’où ce constat : se croire au départ en présence d’un conflit très clair entre démocraties et dictatures obsolètes du monde arabe pour basculer, après le soulèvement du Bahreïn écrasé dans l’indifférence générale par les forces armées saoudiennes, dans un conflit à caractère confessionnel entre mouvances chiite et sunnite. D’où le paradoxe à maintenir le cap idéologique: ce sentiment premier, après les divers printemps arabes, que cette région du monde est enfin entrée dans l’ère des droits de l’homme, ce grand enthousiasme qui envoie d’une certaine façon les arabisants à la poubelle et les orientalistes à la retraite, parce qu’ils n’auraient rien compris, pour aboutir un an plus tard à un virage à 180 degré, « c’est l’automne islamiste », « il n’y a vraiment rien à faire avec les arabes », « circulez, il n’y a plus rien à voir »… Justement, je fais partie de ces arabisants « obsolètes » qui sont allés voir et qui, en 35 voyages, ont en rapporté matière à comprendre un peu mieux la complexité de ce monde.

Y.L. –  Au terme de ce long périple, quel regard posez-vous au final sur cette région de la planète ?

G.K. – Le monde arabe s’est emparé de la démocratie et de la liberté d’expression qui lui fut confisqué à l’heure des indépendances, maintenant il lui faut parvenir à mettre en œuvre un modèle social et économique qui lui soit compatible. Tous sont fascinés par la Turquie islamiste avec son taux de croissance élevé et sa capacité à organiser, à l’image du PC chinois, le passage des paysans pauvres des villages vers les banlieues urbaines. Pour un travail posté, certes, et à bas prix, mais qui offre néanmoins un niveau de vie un petit peu plus élevé… En réalité, logique militariste et idéologie islamiste permettent surtout à une classe moyenne d’entrepreneurs barbus de faire leurs affaires ! Or, on constate que ce modèle ne marche pas et que l’Akapé turque comme l’Ennarda tunisienne, les deux partis au pouvoir, doivent s’accommoder d’une population fortement imprégnée des valeurs de laïcité et de démocratie. Les Frères musulmans, aujourd’hui, sont tiraillés entre divers courants et celui qui a accédé au pouvoir se revendique du slogan d’origine « L’islam est la solution ». : une islamisation de la société par le haut en appliquant progressivement la loi religieuse après avoir conquis le pouvoir, alors que le courant salafiste préconise une islamisation par le bas avec la rupture au quotidien des mœurs et coutumes antérieures en imposant la charia… Au final, en tant qu’universitaire, je n’ai pas être optimiste ou pessimiste quant à l’avenir, mon travail consiste avant tout à mettre à plat et à analyser les différentes forces en présence, même si l’analyse peut déplaire à d’aucuns. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

 

 

« Passion arabe » primé

Récemment couronné du prix Pétrarque décerné conjointement par le journal Le Monde et la radio France Culture, « Passion arabe » est véritablement un document passionnant. Qui promène son lecteur dans tous les pays de cette région du monde, le plonge au cœur d’intérêts et de questions d’une complexité incroyable qu’il parvient à rendre un peu plus intelligible et compréhensible. Plus qu’un simple journal qui couvrirait l’histoire récente, Gilles Kepel a surtout la mémoire vive des rencontres avec moult interlocuteurs qui balisent son quotidien de chercheur depuis plus de quarante ans. Avec lui, défilent devant nos yeux de nombreuses figures qui font l’histoire aujourd’hui dans le monde arabe, hier encore jeunes étudiants méconnus sur les campus du Caire ou d’ailleurs… Avec ces interrogations fondamentales qui courent de page en page : « que sont devenues la liberté et la justice sociale revendiquée par les « printemps arabes » ? Quel est le rôle des pétromonarchies du Golfe dans l’arrivée au pouvoir des partis islamistes ? Pourquoi le conflit entre sunnites et chiites est-il en train de détourner l’énergie des révolutions, tandis que la Syrie s’enfonce dans des souffrances inouïes ? ». Une galerie de portraits taillés sur le vif, entre humour parfois et tragédie souvent,  un « journal » émouvant à lire comme un roman-feuilleton, nourri de convictions fortes et d’une incontestable érudition. Y.L.

« Passion arabe, journal 2011-2013 », de Gilles Kepel (Ed. Gallimard, 480 p., 23€50)

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