Picasso céramiste

À la veille du 40ème anniversaire de la disparition de Picasso, dans le cadre de « Marseille-Provence 2013, Capitale européenne de la culture », sont rassemblées à Aubagne plus de 150 pièces de l’artiste. Avec l’aimable autorisation des Editions Gallimard et en exclusivité pour Chantiers de culture, nous publions de larges extraits du texte des deux commissaires, Bruno Gaudichon et Joséphine Matamoros, qui ouvre le catalogue de l’exposition.

 

 

L’enfance espagnole de Picasso est accompagnée par la présence quotidienne de la céramique. C’est assurément un matériau qui est familier à l’artiste et, dès sa jeunesse barcelonnaise, ses potentiels artistiques purent lui être révélés par le décor de Els Quatre Gats, le cabaret des avant-gardes qu’il fréquentait dans la capitale catalane. Au début des années 1890, à La Corogne, il peint à l’huile des assiettes décoratives comme en commettent alors de nombreux artistes. Après ces premiers essais, c’est à Paris, en 1900 ou 1901, qu’il se lie au sculpteur, orfèvre et céramiste basque Francisco Durrieu de Madrón, dit Paco Durrio (1868-1940), un ami de Gauguin dont il possède des œuvres, notamment des céramiques. Cette rencontre est assurément importante et s’imprime dans une série de modelages, parfois émaillés, que Picasso réalise entre 1902 et 1906 (…)

Succession Picasso 2013/Maurice Aeschimann

Succession Picasso 2013/Maurice Aeschimann

Il avait découvert en 1936 la cité potière de Vallauris avec Paul et Nush Eluard. Mais c’est en juillet ou août 1946 qu’eut lieu la véritable rencontre à l’occasion de l’exposition annuelle des artisans vallauriens où il se rend avec sa compagne Françoise Gilot. Sur le stand de Suzanne et Georges Ramié qui le sollicitent, il modèle une petite tête de faune et deux taureaux. Peu après, en septembre 1946, à Antibes, il dessine des études pour un Taureau et une Faunesse en céramique mais c’est à l’été 1947 qu’il reprend contact avec les Ramié qui, entre-temps, ont cuit les modelages de l’année précédente. Séduit par le résultat et curieux de cette opportunité, Picasso prend très vite ses habitudes dans l’atelier Madoura où il travaille tous les jours (…) Les premiers temps de cette association sont d’une extraordinaire fécondité. Il est généralement admis que Picasso réalise environ 2 000 pièces entre juillet 1947 et octobre 1948. Le novice apprend vite, mais il s’évade aussitôt des conventions. « Les moyens employés ne sont pas très orthodoxes. Un apprenti qui travaillerait comme Picasso ne trouverait pas d’emploi », dit Georges Ramié ! «  C’est curieux ; à Paris je n’ai jamais dessiné de faunes, de centaures ou de héros mythologiques ; on dirait qu’ils ne vivent qu’ici », dit Picasso à Jean Leymarie en évoquant son installation sur la Côte d’Azur (…) La figure du faune est par exemple – enfant, adolescent imberbe ou adulte barbu – omniprésente dans des plats, sur des vases ou des carreaux. Les centaures, les guerriers grecs, la chouette d’Athéna sont souvent mis à contribution, parfois non sans une ambition politique clairement revendiquée avec les nombreuses colombes peintes ou modelées, qui, sous les doigts de Picasso, deviennent symbole universel de paix (…)

Après la victoire de Franco sur la République espagnole, Picasso a fait le serment de ne jamais retourner en Espagne avant la chute du fascisme. Cet engagement auquel il restera fidèle alimente une nostalgie très douloureuse de la terre perdue. Dans le Sud de la France où il rencontre quotidiennement des compatriotes, républicains exilés ou travailleurs émigrés, Picasso transcende cette tristesse en recréant dans son œuvre une Espagne riche de ses traditions. À Vallauris, il suscite une saison taurine annuelle dont il est la vedette incontestée.

Succession Picasso 2013/Maurice Aeschimann

Succession Picasso 2013/Maurice Aeschimann

Dans les plats, dans les coupes, sur les vases saisis dans l’atelier, il multiplie les décors taurins et tauromachiques. L’extraordinaire suite qu’il offre en 1953 au musée d’Art moderne de Céret, à quelques heures de marche de la frontière espagnole, décline les figures du combat et les jeux de Sol y Sombra dans le creux de 30 coupelles qui deviennent autant d’arènes frémissantes et lumineuses (…) « Dans la céramique l’artiste peut démontrer sa créativité et la force de son invention comme dans un tableau mais en plus avec la sauvegarde des qualités spontanées d’un résultat qui est né concrètement, matériellement de ses mains », dit Picasso.

Il est évident que l’expérience de la terre n’est pas étanche pour l’artiste et qu’elle nourrit le travail du peintre et du sculpteur autant qu’elle s’en enrichit (…) Cette remarquable réunion de chefs-d’œuvre exprime bien sûr l’attachement de Picasso aux cultures méditerranéennes qui sont sa propre mémoire et sa propre expérience. Il inscrit dans le sol de ce territoire immense sa participation à une tradition qu’il invite dans ses formes et ses couleurs et qu’il assemble et reconstruit comme sa propre création du monde où ses proches côtoient les faunes, où les bacchanales se mêlent aux corridas et où chaque élément participe d’une extraordinaire magie de la connaissance et de l’invention.

« Picasso céramiste et la Méditerranée » : jusqu’au 13/10 à la Chapelle des Pénitents noirs, Les Aires Saint-Michel, 13400 Aubagne (Tél. : 04.42.03.49.98). De novembre 2013 à janvier 2014, au Musée national de la Céramique à Sèvres.

La Méditerranée de Picasso

Sous les mains de Picasso, le naturel se métamorphose pour revêtir d’autres couleurs, prendre d’autres formes et trouver  d’autres sens… Ainsi la célèbre « pignate » est décorée avec des figures noires comme les vases antiques, les poêlons pour la cuisson des châtaignes deviennent des masques, les gourdes des insectes bleus… Telles sont les surprises qui attendent le lecteur à feuilleter le magnifique album de l’exposition, « Picasso céramiste et la Méditerranée » ! Comme le rappelle dans sa préface Magali Giovannangeli, la Présidente de la Communauté d’agglomération du pays d’Aubagne et de l’Etoile, « la rencontre entre Picasso et la céramique est d’abord une histoire de culture et de géographie… La Méditerranée y est omniprésente, ses mythes et ses figures, ses couleurs et ses senteurs, ses douleurs et ses beautés… Nous faisons nôtre la Méditerranée de Picasso : espoir et résistance, paix et créativité. Une Méditerranée qui ne se résigne pas à l’ordre des choses ».

Succession Picasso 2013/Maurice Aeschimann

Succession Picasso 2013/Maurice Aeschimann

Un superbe ouvrage aux contributions riches et diversifiées, qui donne à voir combien le travail du céramiste influença celui du peintre et sculpteur, qui permet avant tout d’apprécier la beauté et la finesse des œuvres exposées : quand la main de l’artiste se fait toute aussi fine et colorée, libre et savante, pour façonner la terre comme pour caresser la toile… Et un autre petit bijou éditorial, « Picasso et la céramique » signé encore Bruno Gaudichon, en format réduit et à glisser dans son sac de voyage : quand l’assiette ou le plat se déploient grandeur nature entre nos mains et sous nos yeux ! Y.L.

« Picasso céramiste et la Méditerranée », sous la direction de Bruno Gaudichon et Joséphine Matamoros (Ed. Gallimard, 224 p., 35€). « Picasso et la céramique », de Bruno Gaudichon (Découvertes Gallimard, 8€90).

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Expos, installations

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s