Le Louvre et les arts de l’Islam

Depuis leur ouverture au public en septembre 2012, les nouvelles salles du département des Arts de l’Islam au musée du Louvre ne désemplissent pas. Il y a de bonnes raisons à cela : une architecture très réussie, une muséographie intelligente et des collections d’une richesse exceptionnelle. Petite visite guidée d’un lieu désormais incontournable.

 

Créé il y a dix ans, le département des Arts de l’Islam est le dernier-né des huit départements du musée du Louvre. Jusqu’en 2003, les collections qui le constituent appartenaient au département des Antiquités orientales.

Le lion de Monzon Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

Le lion de Monzon
Musée du Louvre, RMN/DR Hughes Dubois

N’était donc présentée au public, dans un espace réduit, qu’une sélection d’œuvres. La nouvelle présentation de ces collections permet enfin de découvrir l’un des plus riches et des plus remarquables ensembles d’œuvres issues du monde musulman : plus de 15000 objets, complétés par 3500 œuvres déposées par le musée des arts décoratifs. Il faut bien cela pour rendre compte de l’histoire d’un territoire couvrant trois continents, de l’Inde à l’Andalousie, entre le VIIe siècle et le XVIIIe siècle. Et pour montrer la richesse et l’apport à l’humanité tout entière d’une civilisation.

 

Le monde islamique

Car c’est bien de l’Islam en tant que civilisation qu’il s’agit ici. Sophie Makariou, qui dirige le département y insiste : « En français, le mot ISLAM a deux sens : islam désigne la sphère religieuse et Islam évoque la civilisation. » À la question de savoir s’il fallait garder ce terme, au risque d’entretenir une ambiguïté, Sophie Makariou répond par l’affirmative : « Cette dénomination est aujourd’hui justifiée. En effet, l’«art musulman» désigne exclusivement l’art qui est destiné à la sphère religieuse. Cette définition est assez restrictive ; c’est l’art des mosquées, des copies coraniques, etc. Mais le monde islamique dans son immensité, de l’Inde jusqu’à l’Espagne, sur plus de douze siècles d’histoire, se compose-t-il uniquement d’art religieux ? Bien sûr que non. Il a largement produit des objets pour des élites, dont il n’est d’ailleurs pas toujours assuré qu’elles aient été musulmanes.

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

Et ces objets appartiennent au monde civil, au monde du pouvoir ; il est donc logique d’y appliquer le terme d’«islamique». De même, le monde islamique comprend des peuples non-musulmans, à l’instar de la Syrie, dont la population, au XIIe siècle, demeurait majoritairement chrétienne. Faut-il pour autant faire de la Syrie au XIIe siècle une province de l’art chrétien ? J’en doute. »

La vigilance est donc de mise, surtout que les risques d’instrumentalisation existent : « L’ISLAM fait beaucoup débat aujourd’hui. Pourtant, il faut accepter ce terme – ce que nous avons fait. Redonner sa grandeur à l’Islam et ne pas le laisser au djihadistes et à ceux qui le salissent est fondamental. » Le choix qui a été fait, explique Sophie Makariou, est de montrer dans toute sa diversité la civilisation désignée par ce terme d’Islam : « Bien évidemment, nous assumons ce mot, nous le portons, et nous avons fermement l’intention de le montrer dans l’immensité de ce qu’il recouvre, avec toutes les communautés qui ont constitué cette civilisation. Nous voulons dévoiler l’Islam de Qusta ibn Luqa, grand mathématicien chrétien et auteur d’œuvres essentielles de la science arabe à Bagdad au IXe siècle, ou encore celle de Recemundo (Rabbi ben Zaïd), évêque de Cordoue, un familier de la cour du calife de Cordoue qui écrivait en arabe ; mais aussi l’Islam de Moïse Maïmonide, grand savant juif qui a écrit son œuvre en arabe, annotée en caractères hébraïques. »

 

Un parcours en quatre étapes

Pour rendre compte de cette diversité, les nouvelles salles proposent au visiteur un parcours chronologique en quatre étapes. Les œuvres de la première période, qui va du VIIe au XIe siècle, sont présentées au rez-de-cour. Il s’agit du moment où naît un vaste empire, dirigé par la famille mecquoise des Umayyades, puis par leurs rivaux Abbassides. C’est une période marquée par un formidable essor des techniques et des recherches décoratives. En témoignent de nombreux objets de bois ou d’ivoire sculptés et de magnifiques céramiques. Parmi ces œuvres, l’une des plus admirables est assurément l’aiguière dite « du trésor de Saint-Denis ». Pièce d’une rare élégance, en cristal de roche taillé, sculpté et poli, elle a été créée en Égypte vers l’an Mil.

En descendant au second niveau, en sous-sol, baptisé « parterre », le visiteur découvre les œuvres de la seconde période, qui va du XIe au XIIIe siècle. Moment de bouleversements politiques, avec le début de la Reconquista en Espagne et les Croisades, c’est aussi une période de développement exceptionnel des sciences et des lettres en terre d’Islam. Parmi les pièces de cette période, on signalera tout particulièrement le globe céleste conçu et fabriqué en 1144 par Yunus ibn al-Husayn al-Asturlabi, astronome et facteur d’instrument iranien. Le globe en laiton coulé de 17,5 cm de diamètre comprend un décor sculpté et est incrusté de 1025 points d’argent plus ou moins grands, selon l’éclat de l’étoile qu’il représente.

La troisième période, qui s’étend du XIIIe au XVe siècle, va des invasions mongoles de Gengis Khan à la

Musée du Louvre, RMN/DR

Musée du Louvre, RMN/DR

chute de Grenade, en 1492, qui voit la fin de la présence musulmane en Espagne. C’est un moment où le monde musulman se morcelle en entités régionales plus ou moins durables. Parmi ces puissances, se distinguent les Mamlouks qui, de 1250 à 1517, règnent sur la Syrie et l’Égypte. L’une des œuvres les plus marquantes des collections du Louvre est précisément un porche qui ornait au Caire la demeure d’un émir de cette dynastie. Reconstitué à partir d’environ 300 pierres calcaires jaunes et blanches, ce porche monumental constitue un ensemble unique au monde.

La dernière période enfin, qui va du XVIe au XVIIIe siècle, est dominée par trois empires : les Moghols en Inde, les Safavides en Iran et le gigantesque Empire ottoman, qui comprend la Turquie, les Balkans et presque tout le monde arabe. Sur le plan artistique, c’est un moment de floraison de la céramique, comme s’en convaincra aisément le visiteur devant l’étonnant « mur ottoman » qui, sur 12 m de long, déploie un décor végétal d’un raffinement enchanteur.

Il faut signaler également la collection de tapis d’environ 200 pièces, d’une qualité et d’une variété exceptionnelles qui, à l’occasion de la réouverture du département, ont tous été restaurés.

La collection du Louvre est unique. Elle est désormais servie par une muséographie didactique et intelligente, qui permet au visiteur de découvrir les mille et un visages d’une civilisation encore très méconnue en France. Une invitation au rêve et à la réflexion. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

10746_m« Les Arts de l’Islam au musée du Louvre », sous la direction de Sophie Makariou (coéd. Musée du Louvre éditions / Hazan, 576 p., 440 illustrations, 49 €). Pour les enfants : « L’Islam au Louvre » de Rosène Declémenti, illustrations de Louise Heugel (coéd. Musée du Louvre éditions / Actes Sud jeunesse, 48 p., 8 €).

 

 

 

Un chef-d’œuvre architectural

Depuis Philippe Auguste, presque chaque siècle a apporté des modifications substantielles à l’architecture du palais du Louvre. La création des nouvelles salles du département des Arts de l’Islam constitueront

La verrière ondulante du département des arts de l'Islam

La verrière ondulante du département des arts de l’Islam

peut-être la réalisation majeure du XXIe siècle dans ce domaine. C’est en tout cas le plus grand chantier depuis les travaux du Grand Louvre. Il s’agissait de créer sur deux niveaux 2800 m2 de nouveaux espaces. La réussite des deux architectes, Mario Bellini et Rudy Ricciotti, est patente. Ils ont réussi à réaliser un espace à la fois spectaculaire et discret. Les nouvelles salles s’insèrent de manière très harmonieuse entre les façades très ornées de la cour Visconti, à l’architecture typique du XVIIIe siècle. Leur plus belle trouvaille est assurément la verrière, sorte de nuage doré flottant au-dessus de la salle du rez-de-cour. Cette structure, que Mario Bellini décrit comme une aile de libellule, mais en laquelle on peut aussi voir un tapis volant ou l’une de ces tentes comme en ont les nomades du Sahara, est un extraordinaire écrin de verre et de métal, d’une admirable légèreté (malgré ses 135 tonnes), pour les collections des Arts de l’Islam. Une réalisation qui, à elle seule, justifierait une visite.

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2 Commentaires

Classé dans Expos, installations, Pages d'histoire

2 réponses à “Le Louvre et les arts de l’Islam

  1. Jean DeThegonnec

    C’est un point de vue qui mériterait sans doute d’être nuancé. A cet égard je soumets à la réflexion des nombreux lecteurs de chantiers de culture la libre opinion donné au quotidien La Croix par Remy Labrusse professeur d’histoire de l’art à l’université Paris-Ouest la Défense le 19 novembre 2011, au moment de l’ouverture. Rémy Labrusse y dénonce quelques ambiguïtés de cette nouvelle salle mais surtout des commentaires outrageusement louangeurs que les médias en font. Se faisant ainsi trop souvent exclusivement et servilement le relais du service information du Louvre ils fabriquent plus l’opinion qu’ils ne donnent à penser les choses dans leurs complexités. Rémy Labrusse prend le contre-pied de cette démarche et pour ma part il ne m’a pas, pour autant, empêché de voir la beauté de ce nouveau lieu; bien au contraire.

    Enfin, je dois dire toutefois que je reste, de mon côté, également nostalgique, mais c’est un point qu’il aborde peu, de la muséographie du petit espace, trop petit il est vrai, qui était celui réservé il y a encore quelques mois par le Louvre aux Arts de l’Islam. J’y retrouvais beaucoup de cette sensualité spirituelle entendue dans la poésie du monde arabo-musulman qu’ici je retrouve moins.

    La critique de Rémy Labrusse peut bien sur paraître elle-même excessive, mais elle apporte à ton excellent article, cher Yonnel Liégeois, un nécessaire complément pour aller plus avant et au delà des apparences. Il ne faut pas que la performance esthétique et ici architecturale nous conduise à voir le monde plat et lisse, comme le papier glacé des magasines nous y invite.

    http://www.la-croix.com/Archives/2012-11-19/OPINION.-Des-arts-de-l-Islam-au-Louvre-et-de-quelques-ambiguites.-Remi-Labrusse-professeur-d-histoire-de-l-art-a-l-universite-Paris-O
    uest-la-Defense-_NP_-2012-11-19-877835

    • Merci, cher Jean de Thegonnec, de ce point de vue fort éclairant sur la réalité historique des muséographies contemporaines. A cet égard, la critique de Rémy Labrusse est fort pertinente, elle pose de vraies questions sur nos représentations mentales, même s’il nous est permis d’avoir une appréciation esthétique différente de l’architecture de ces nouvelles salles proposée au Louvre.
      Par ailleurs, je me permets d’ajouter un autre lien pour accéder à l’intégralité du point de vue de Rémy Labrusse. Celui que vous proposez n’est accessible que par abonnement au site web du journal La Croix :
      http://nikileaksnews.wordpress.com/2012/11/21/des-arts-de-lislam-au-louvre-et-de-quelques-ambiguites-r-labrusse/

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