Charles Juliet, une plume discrète

Sort en édition de poche L’année de l’éveil de Charles Juliet, augmenté d’un dossier critique établi par Isabelle d’Orsini. Ancien enfant de troupe, l’homme a surmonté doutes et affres de l’existence avant de publier, tardivement, son premier texte. Un écrivain singulier, un auteur discret et trop méconnu, pour qui intimité et vérité se conjuguent entre les lignes.

 À vingt-trois ans, c’est la rupture. Irrémédiable, terrible de conséquences. Un acte insensé, un pari de fou qui hypothèque à jamais l’avenir devant une vie toute tracée : en 1957, en pleine guerre d’Algérie, l’ancien enfant de troupe décide de quitter l’école du Service de santé militaire de Lyon. Alors qu’il n’a pour ainsi dire encore jamais ouvert un livre, sinon des ouvrages scolaires, le jeune Juliet réussit à se faire réformer, sous couvert d’une intime conviction : écrire, écrire, consacrer sa vie à l’écriture !

JulietUn pari fou et insensé pour l’homme désœuvré qui se retrouve alors sans revenu et sans travail, qui passe des heures devant la feuille blanche sans aligner un mot ou, insatisfait et désemparé, déchire le lendemain ce qu’il a laborieusement couché sur le papier la veille… « Je passais le plus clair de la journée à rattraper le temps perdu : lire, lire. J’étais pris d’une véritable boulimie de lecture, entrecoupée de moments d’errance et de doute profond sur mes capacités à tenir la plume. En ces années – là, je vivais dans l’insatisfaction permanente, vraiment dans le dégoût de moi-même. Entre immense confusion et désespoir absolu. Ce qui m’a sauvé ? Le bon sens et une bonne santé, physique et mentale ! ».

Une vérité au relent suicidaire que Charles Juliet exprime aujourd’hui avec une lucidité et une sincérité étonnantes. À n’en pas douter, au sortir d’une épreuve vitale au sens fort du terme, l’homme semble avoir conquis une sérénité intérieure presque déroutante pour son interlocuteur. Rencontrer Juliet, ce n’est point d’abord s’entretenir avec un écrivain et poète à la plume singulière, c’est avant tout dialoguer avec un être d’une humanité à fleur de peau, qui vous enveloppe d’un profond regard et livre sa parole d’une voix comme venue des profondeurs. « Comme l’aveu d’une infinie précaution à l’instant d’approuver ou de dénier, une intime prudence devant l’idée, prudence nourrie de longues années d’incertitude, d’inquiétude, d’exigence dans l’ajustement de la pensée », commente Jean-Pierre Siméon dans l’ouvrage* qu’il consacre à l’auteur de « L’année de l’éveil », « L’inattendu » ou « Attente en automne ». Pour quiconque revient de l’enfer, il est vrai que goûter enfin au bonheur de la vie, et de l’écriture, relève presque du miracle !

01031265851Une vie en « Lambeaux » … Il suffit de lire l’ouvrage de Charles Juliet au titre éponyme pour comprendre le sens et la portée du mot. À peine né et déjà séparé de sa mère qu’il ne connaîtra jamais, placé dans une famille d’accueil, l’enfant devenu grand mettra longtemps, très longtemps, à se connaître et se reconnaître, panser les maux et mettre des mots sur cette déchirure première. « L’écriture de ce livre fut décisive. Je puis affirmer qu’il y a un avant et un après, jusqu’alors je m’interdisais d’être heureux. Douze ans d’intervalle séparent les vingt premières pages du manuscrit du point final. Il m’a fallu faire retour sur le traumatisme inconscient de cette rupture, me libérer de mon enfance et de mon éducation militaire pour qu’advienne cet inconnu que j’étais à moi-même ». Un ouvrage où Juliet chante l’amour de ses deux mères, l’inconnue dont il reconstruit le paysage intime avec des mots poignants et bouleversants et l’autre, cette paysanne à l’amour débordant pour l’enfant recueilli… Fort d’une éblouissante maîtrise du verbe, l’auteur nous embarque sur ces flots insoupçonnés de l’inconscient où luit, au plus profond de la noirceur, l’étincelle de vie qui change tout. Celle de l’espoir. Auparavant, il en avait expérimenté quelques bribes. Au travers d’émois esthétiques et poétiques : la peinture de Cézanne et la rencontre du plasticien Bram Van Velde, la découverte des poètes Blas de Otero et Machado… Juliet, un écrivain de l’intime ? Certes, il suffit de se plonger dans « L’année de l’éveil« , un authentique récit d’initiation à la vie et à l’amour pour s’en persuader. L’auteur y conte ses années d’enfant de troupe, la dure loi de la vie en collectivité mais surtout sa découverte de la femme, corps et âme.

01056341260Charles Juliet, l’écrivain à la plume si finement léchée et au verbe qui s’écoule telle une musique intérieure, n’en demeure pas moins citoyen. Qui n’oublie jamais la société dans laquelle il est immergé. Obsédé par ces injustices dont il est témoin au quotidien, révolté par l’état de cette planète riche qui n’a jamais autant fabriqué de pauvreté, plaidant pour un sursaut de conscience et d’éthique… « La question de la jeunesse me hante, me désespère parfois, elle ne me quitte jamais : qui peut se satisfaire de la vision d’une jeunesse perdue ? ». Aussi, accepte-t-il fréquemment de dialoguer avec les lycéens. « Pour rejoindre leur angoisse et leur dire : étonnez-vous de vous-même et de la vie, ne partez pas battu. Je souhaite aussi qu’ils comprennent que l’acte d’écrire n’est pas un geste dérisoire dans une société où règne la confusion la plus noire ». L’exigence, éthique et morale ? Pas des vains mots pour un homme qui les couche chaque jour sur le papier en lignes de clarté. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

« L’année de l’éveil », de Charles Juliet (texte intégral, suivi d’un dossier établi par Isabelle d’Orsetti. Folioplus classiques / Gallimard, 273 p., 7€70). A lire aussi : « Lambeaux » (160 p., 6€), « Attente en automne » (208 p., 6€), « L’inattendu » (240 p., 7€70).

* « La conquête dans l’obscur, Charles Juliet« , de Jean-Pierre Siméon (JMP éditeur, 126 p., 11€).

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