Les « invisibles » de Nasser Djemaï

Sur la scène parisienne du Théâtre 13, Nasser Djemaï donne à voir les « Invisibles ». La chronique émouvante de ces travailleurs immigrés, usés et cassés, abandonnés et condamnés à survivre en France à l’heure de la retraite.

 

 

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Co Philippe Delacroix

Au pays, là-bas, on les surnomme du nom de « Chibanis« . Avec le respect et la politesse qu’il sied à l’égard de ces hommes aux « cheveux blancs » qui vivent au bled… Ici, dans les grandes métropoles de France, ils errent de solitude en solitude. Ignorés de tous, parqués dans les foyers qui les hébergent, en attente de leur dernier voyage : l’avion qui rapatriera leur cercueil en terre natale, de l’autre côté de la Méditerranée.

Dans la salle commune, entre deux petites escapades chez l’épicier du quartier, ils sont cinq à tuer le temps avec d’éternels palabres, quelques parties de cartes ou de dominos. Jusqu »au jour où un jeune homme vient troubler la banalité de leur quotidien : Martin recherche son père, qu’il n’a pas connu, il souhaite le rencontrer et nouer le dialogue. « Pourquoi ? A quoi bon faire resurgir le passé ? », s’interrogent les compères du foyer. Leur certitude ? Plus personne ne les attend, ils n’existent que dans leurs souvenirs, plus aucun regard ne se pose sur eux… Ils ne sont pas d’ici et plus vraiment de là-bas ! Il n’empêche, au fil des visites et devant l’insistance de Martin, la méfiance s’estompe, le dialogue s’engage entre le jeune homme et les « vieux » en mal de reconnaissance.

Co Philippe Delacroix

Co Philippe Delacroix

Un dialogue qui, avec finesse et pudeur, retrace les grandes heures de ces aventuriers de la première immigration. Quand il fallait tout reconstruire en France : routes, maisons, ponts à l’époque des « Trente Glorieuses » ! « Ici, ils ont apporté leurs rêves, ils sont devenus des fantômes », témoigne Nasser Djemaï. Que faire de leurs vieux jours ? « Retourner au pays où les leurs ne les attendent plus, c’est renoncer à leur pension. Alors, une colère sourde traverse ces « Invisibles« , sans pour autant altérer le regard sage et taquin qu’ils posent sur notre société déshumanisée ». Fort de sa propre expérience familiale, le metteur en scène orchestre avec bonheur ce choeur d’hommes, sans femme ni rêve, qui conte sur le plateau une histoire qui y trouve rarement place : celle de ces travailleurs immigrés, exploités et corvéables à merci, qui ont asphalté nos routes, construit nos HLM, nourri de leurs chairs les chaînes de nos usines d’automobiles ou de machines-outils ! Des voix, des parcours de vie qui prennent corps devant nos yeux, une oeuvre de mémoire sans didactisme. Avec retenue beaucoup, humour parfois, tendresse toujours.

Un coup de projecteur bienvenu sur ces hommes doublement reniés, en tant qu’ouvriers et en tant qu’immigrés, un superbe trait de lumière sur le visage de ces « chibanis » aux cheveux blanchis par le poids des ans et du labeur, peut-être toujours « invisibles » mais à jamais vivants dans notre imaginaire. Yonnel Liégeois

Jusqu’au 20/10 au Théâtre 13. Du 23 au 26/10 au Théâtre de la Croix-Rousse de Lyon, le 26/11 au Théâtre Firmin-Gémier de Châtenay-Malabry, le 05/12 à Biarritz, le 13/12 au Théâtre Romain-Rolland de Villejuif, le 19/12 à l’Equinoxe de Châteauroux. Ensuite, poursuite de la tournée nationale jusqu’en mai 2014.

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Classé dans Art&travail, Rideau rouge

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