Handke, ou l’impossible retour

Lors du festival d’Avignon 2013, « Par les villages », la pièce du dramaturge autrichien Peter Handke, embrasa la Cour d’honneur du Palais des Papes. A compter du 05/11 sur les planches parisiennes du théâtre de La Colline, avant de poursuivre sa route pour une longue tournée nationale. Servi, entre autres, par un quatuor de grandes dames de la scène, un spectacle aussi beau que bouleversant.

 

 

Co Christophe Raynaud de Lage

Co Christophe Raynaud de Lage

Sur le plateau du Théâtre de La Colline, des baraques de chantier… Au loin dans notre imaginaire, des sentiers, des champs et des bois, des maisons resserrées autour de son église et du cimetière. On y vit, on y meurt comme dans tout village : sans heurts ni remous, sauf s’il y a un maigre héritage à partager, maison et lopin de terre. Grégor, le fils aîné et l’homme de la ville, justement, est de retour dans « Par les villages« , la pièce de Peter Handke. Au lendemain de la mort des parents, frère et sœur souhaiteraient le voir abandonner sa part au profit de leur avenir pourtant sans éclat.

« Cette pièce brasse tout », témoigne Stanislas Nordey, le metteur en scène et interprète de Hans, le frère de Grégor, de métier ouvrier du bâtiment. « Elle parle des rapports sociaux, de la ruralité, de l’urbanisme destructeur, de la famille, de l’héritage, du monde qui change, de la présence des morts au quotidien… Elle embrasse non seulement toute une époque, mais aussi toutes les problématiques essentielles auxquelles l’homme peut être confronté ». Discussion, incompréhension, rébellion, frustration, accusation ? Le dialogue ne passe pas entre les membres de la fratrie, alors durant près de quatre heures se succèdent surtout de longs monologues où chacun exprime son point de vue, ses états d’âme. Tout semble à reconstruire, tout paraît pourtant déjà en ruine : les liens entre les uns et les autres, un monde ancien en décomposition… Avec Handke, chacun a droit à la parole, sublimement épique et poétique, du frère l’ouvrier à l’autre l’écrivain, de la jeune fille à la femme âgée.

L’un des plus beaux moments de la pièce, selon le metteur en scène, un point de vue que nous partageons totalement ? « Le passage où Hans l’ouvrier fait le portrait de ses trois compagnons de travail. Sa façon d’en parler les hisse à un niveau de légende, à un niveau héroïque. Pour Peter Handke, les ouvriers sont comme des figures d’artistes maudits qu’il place au cœur de son poème ». Et de poursuivre : « le regard que porte Handke sur le monde ouvrier est donc très original, voire unique, sans rapport aucun avec ce que Brecht a pu faire en tentant de tout analyser. Il ne faut pas oublier non plus qu’il dit avoir eu le désir d’écrire « Par les villages » après avoir entendu une chanson de Jacques Brel qui parlait des humiliés et des offensés ». Un concerto de paroles donc, de convictions professées au devant de la scène qui invite le public à s’interroger : qui croire, au final ? L’ouvrier fier de son ouvrage alors que le béton envahit les campagnes, l’enfant prodigue qui a réussi à la ville mais semble définitivement coupé de ses racines… Les paroles de vérité sont peut-être à entendre de la bouche des femmes entre jeunesse et vieillesse, entre rêves avortés et désirs inachevés. Jeanne Balibar, Emmanuelle Béart, Anne Mercier, Véronique Nordey : quatre figures de femmes, absolument bouleversantes dans des registres aux intonations totalement différentes.

Une mise en scène de Stanislas Nordey épurée à l’extrême, au service d’une langue prodigieusement musicale pour des interrogations qui défient le temps. Pour tous, pour chacun face au temps qui passe et au monde qui change, face à cette solitude première qui  surgira à l’heure ultime de notre mort : que faisons-nous, qu’avons-nous fait de notre humanité ? Un spectacle d’une fulgurante beauté. Yonnel Liégeois

« Par les villages » est disponible aux éditions Gallimard, dans une traduction de Georges-Arthur Goldschmidt.

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