Agnès Bihl, la rebelle

Agnès Bihl décoiffe dans le paysage chansonnier. Une voix et une gouaille au service de textes qui mêlent le verbe poétique à l’incorrect politique. Après « Rêve Général », elle sort son cinquième et nouvel album, « 36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez) », accompagné d’un recueil qui reprend les quatorze titres du CD sous forme de nouvelles.

Franchise et convivialité… En ce bistrot de Montmartre, l’enfant de la Butte est à son aise. Une frimousse enjôleuse, un naturel désarmant, des prunelles aux aguets. Un décor à son image : sans frime ni tape à l’oeil, un lieu idéal pour laisser les mots s’envoler. « Après le bac, j’ai fait des tas de petits boulots. Pour vivre ou survire : serveuse, vendeuse, colleuse d’affiches… La galère, je connais », avoue la jeune femme sans une quelconque pointe d’amertume. Déjà, les vrais amours d’Agnès Bihl sont ailleurs : la fréquentation des poètes comme Aragon, Baudelaire et Musset, la passion pour certains romanciers (le grec Kazantzakis du « Christ recrucifié », le Céline de « Mort à crédit », Marcel Aymé…),  la rencontre surtout d’un accordéoniste avec qui elle commence à chanter dans les bars. Ensemble, ils écument les chansons du répertoire. Un exercice dont elle se lasse, elle écrit alors une comédie musicale qui reprend pas mal de ces chansons réalistes. Après quelques représentations à Montmartre, c’est « le coup de foudre, le déclic, le coup de cœur ». Le jour où elle découvre Allain Leprest dans une petite salle de la Butte aux Cailles. « Ce jour-là je me suis dit que les grands de la chanson n’étaient pas tous inaccessibles ou bien morts, j’en avais un sous les yeux. D’un coup tout me paraissait possible, le soir même je composai ma première chanson ». Pour se produire ensuite au Limonaire et à L’Ailleurs, avant de faire les premières parties de Louis Chedid, Thomas Fersen, Brigitte Fontaine, La Tordue, Anne Sylvestre…

IMG_4295Pour celle qui n’a jamais cessé d’écrire, les chansons s’enchaînent. Au menu de « La terre est blonde », son premier album auto-produit, jusqu’au dernier né « 36 heures de la vie d’une femme », les paroles d’Agnès Bihl ne font pas vraiment dans la guimauve. Plutôt dans le détonant, le décapant, une tornade brune à la chasse des enzymes plus cons que gloutons. « Qu’on ne se méprenne pas cependant, ma démarche est artistique, je ne fais pas dans l’humanitaire. Quand Brassens écrit et chante « Le gorille », il ne crée pas une association contre la peine de mort ! Chanteuse engagée ? Ce n’est pas à moi de me mettre « un code barre », de toute façon je ne connais que des chanteurs à message. À chacun son message. Je fonctionne à coups de mythologie, il me plaît bien de m’inscrire dans cette histoire de la chanson française, libertaire et contestataire ».  Des cris et des rimes pour dénoncer les crimes de ce monde fou où « Des millions d’gosses mangent de la viande juste quand ils se mordent la langue » ou s’élever contre ces institutions qui interdisent l’utilisation du préservatif, « Le très Saint-Père a dit de faire des gosses, même séropos ils iront vite au Paradis, de toute façon ici y a pas de boulot » ! Le joli mois de mai, « Ce joli jour chômé sauf pour les chômeurs », elle l’aime bien, il n’y a rien à dire, là encore, « C’est l’paradis, on en oublie ceux qu’ont pas de chance les rmistes, les sans-abri »… !

Elle l’avoue, elle le chante même, « elle est chiante et méchante, surtout chiante », mais ça l’enchante la nana de la Butte ! Pas vraiment buttée sur l’image que l’on se fait d’elle ni hantée par un illusoire statut de star, heureuse tout simplement de faire un métier qui lui plaît et de rencontrer un public qu’elle aime et lui rend bien. Si le monde ne tourne pas rond, le détestant « comme une manif sans merguez », elle trouve le mot juste, la rime bien acérée pour le vilipender à sa façon. La contestation, chez la Bihl de raison, ce n’est pas du tract ou du propos béton. Sur des paroles langue de velours et des musiques bien léchées, tendresse et passion se déclinent au diapason de l’humour et de la dérision. Entrez, « Entrez mesdames et messieurs, sous l’chapiteau du temps qui rêve », vous y attend une jolie fille qui minaude et musarde. Gare cependant, en coulisses y a de la dynamite, une nana qui décoiffe ! Qui n’hésite pas à mettre en paroles et musique des sujets aussi tabous que l’inceste, telle la chanson « Touche pas à mon corps », bouleversante, le cri du coeur d’une petite fille à son papa trop aimant… Fait rare : plusieurs mois durant, Agnès Bihl fera la première partie des récitals du grand Charles Aznavour, lui qui refusait pourtant ce genre d’exercice depuis plus de trente ans !

ABL_36H_visuelFemme, elle ne s’en laisse point conter sur la dureté du temps présent, les petits bonheurs et grands malheurs du quotidien de la vie… La preuve, son dernier CD de quatorze titres et le recueil de nouvelles au titre éponyme qui l’accompagne ! La lassitude dans le couple, l’ex de son mec véritable colleuse et emmerdeuse, « une vérole et une allumeuse qui a tout pour plaire », l’amour qui passe avec le temps et fait pleurer Casanova : Agnès Bihl ne se refuse aucune image, « il faut regarder plus loin que le bout de sa queue »… Osant aussi dénoncer cette « ordure ordinaire », la concierge de l’immeuble qui aimait les enfants et qui, pourtant, les dénonça le jour de la rafle du Vel’d’Hiv, ou bien encore se moquer de la nana qui, « à jeun ne vaut rien mais saoule peut tout ». Et contre « La déprime » qui vous prend du bout de l’ongle et ne vous lâche plus, de lancer son mot d’ordre sous le feu des projecteurs à l’attention de ses consœurs en galère, « Faîtes l’amour pas la vaisselle »… Si ça ne suffit pas, il est encore possible de se rendre à « La manif » pour changer la gueule de la vie et, dans la fumée des merguez, s’aimer quand même ! Une voix qui caracole entre rock et musette, de la chanson populaire bien léchée entre coups de coeur et coups de griffe, émotion et rébellion, réalisme et poésie.

Agnès Bihl l’avoue cependant. « Jamais, plus jamais je ne ferai un disque et un livre en même temps ! C’est un travail de dingue, complètement schizophrène, masochiste et flippant. L’album exige une adrénaline de sprinteuse, le bouquin un souffle de marathonienne ». Une idée saugrenue de vouloir conjuguer ainsi le double exercice et pourtant, sans violon ni accordéon, le résultat est probant : un recueil de quatorze nouvelles joliment troussées, en écho ou en contrepoint des quatorze titres de l’album ! Une plume alerte, de succulents jeux de mots, des images percutantes, parfois de l’humour à la Audiard, une ironie mordante qui ne rechigne point à allumer autant les femmes que les hommes !

Entre livre et CD, il ne faut point hésiter : la Bihl, il faut la lire et l’écouter, décidément cette nana a tout pour plaire ! Propos recueillis par Yonnel Liégeois

CD 14 titres « 36 heures de la vie d’une femme (parce que 24 c’est pas assez) », Banco Music & Les éditions Raoul Breton, L’autre Distribution. Le recueil de nouvelles, au titre éponyme (Ed. Don Quichotte, 134 p., 16€). En concert le 12/11, à L’Européen.

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Classé dans Littérature, Musique et chanson

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