J.M. Carré a mal au travail

Avec « J’ai très mal au travail », produit par Les Films Grain de Sable et sorti en DVD, le cinéaste Jean-Michel Carré signe un documentaire éclairant sur la montée des souffrances professionnelles. Qui invite chacun à se saisir de son œuvre pour en faire un outil de contestation.

 

Régis Frutier – Pourquoi réaliser un film sur la souffrance au travail ?

CarréJean-Michel Carré – Je débute le film en rappelant un sondage de l’INSEE. A la question « qu’est-ce qui est important pour vous dans le bonheur ? », les gens classent le travail en seconde position, après la santé, mais avant l’amour et la famille. C’est quand même assez étonnant que le travail soit si important au niveau de l’idée de bonheur ! En fait, si le titre du film semble plutôt négatif, il y est paradoxalement aussi question du bonheur au travail. Pour avancer sur ce point, il faut mettre en corrélation le bonheur et la souffrance. Auparavant, l’existence de luttes, de collectifs de travail, de syndicats puissants et d’une culture ouvrière permettaient de trouver du bonheur dans son accomplissement au travail. Or, depuis deux décennies, la dégradation de l’organisation du travail et la destruction des collectifs, la solitude et la peur, font que les gens trouvent de moins en moins de bonheur au travail. Et donc la souffrance augmente.

 

R.F. – Comment se caractérise cette souffrance professionnelle ?

J-M.C. – La souffrance augmente, tant sur le terrain physique que sur le terrain psychique. Sur le premier point, on pourrait s’en étonner : depuis plusieurs années, la mécanisation, l’introduction de robots, l’informatisation se donnaient pour objectif d’alléger le travail. Or, on constate que le nombre des troubles musculo-squelettiques explose. Et la dégradation est encore plus flagrante au niveau psychologique. De plus en plus de gens sont en dépression, les suicides deviennent courants. Autre fait nouveau : auparavant, lorsqu’on parlait de souffrance au travail, il s’agissait surtout des OS à la chaîne, désormais cela touche tous les niveaux de la hiérarchie. C’est peut-être cela qui va permettre aux luttes de s’organiser plus largement.

 

R.F. – Dans votre film, il y a peu de paroles syndicales. Pourquoi ?

3346030019436J-M.C. – La question de la souffrance au travail est abordée de manière très minoritaire dans les syndicats. Il y a tellement de luttes à mener par rapport au travail et à la violence que représente une délocalisation que, forcément, la souffrance au travail est passée au second plan. Évidemment, c’est dommage. Lorsque le syndicaliste dit  dans le film « Je me demande à quoi je sers quand des salariés viennent me demander de ne pas me battre pour eux », c’est une façon pour moi de tirer la sonnette d’alarme. On voit ici comment l’organisation du travail a cassé le collectif, comment les gens sont dans la peur… Dans mon exemple, les salariés considéraient comme inéluctable la délocalisation. Ils espéraient qu’en ne bougeant pas l’usine tiendrait encore quelques années. De quoi, pour certains salariés, aller jusqu’à la retraite…

 

R.F. – Auriez-vous un message à adresser aux syndicalistes ?

J-M.C. – On ne pose pas, on ne « se » pose pas assez la question du bonheur au travail. Cependant, les entreprises ne fonctionnent que grâce à ce que chaque salarié met de lui-même pour faire bien et prendre du plaisir au travail. C’est indispensable, or les gens ne sont pas payés pour cela. Les organisations syndicales pourraient interpeller sur le fait qu’on nie l’implication dans le travail. En effet, ce travail non reconnu par le management est un terrain de lutte possible. Ceux qui souffrent le plus sont les plus attachés aux règles de leur métier. Au travers d’une diversité d’approches, je montre comment l’organisation du travail s’est dégradée. Par exemple, lorsque Christophe Dejours explique les contradictions entre le concept de qualité totale et celui de la sous-traitance, il donne à comprendre ce qui s’est passé chez AZF. Mon film donne des points d’entrée pour les syndicats, à eux de les utiliser pour aller plus loin. Propos recueillis par Régis Frutier

« J’ai très mal au travail », un film de Jean-Michel Carré, Les films Grain De Sable / Canal + / INA. Un coffret 2 DVD avec de nombreux compléments, témoignages et analyses : l’ex-ouvrière Moulinex Maguy Lalizel, la psychanalyste Marie Pezé, le politologue Paul Ariès, le psycho dynamicien du travail Christophe Dejours. Éd. Montparnasse, 5h52mn, 25€.

Un cinéaste engagé

C’est en 1978 que Jean-Michel Carré accède à la notoriété avec le film « Alertez les bébés ! ». A ce jour, on lui connaît une vingtaine de films engagés et humanistes sur des sujets aussi divers que l’univers carcéral ou la prostitution. En 1999, il réalise « Charbons ardents », l’histoire des mineurs gallois en résistance contre Mme Thatcher. En 2004, une enquête sur l’affaire du sous-marin Koursk. Après « J’ai très mal au travail », Jean-Michel Carré est retourné en Russie pour un nouveau brûlot, « Le système Poutine ». En avril 2013, il signe un document exceptionnel et magistral, « Chine, le nouvel empire« .

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Classé dans Art&travail, Cinéma, Documents, essais, Entretiens, rencontres

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