Ernaux, une femme entre les lignes

Livre bilan d’une vie, autant que livre mémoire d’une génération, désormais disponible en édition de poche, Les années d’Annie Ernaux nous plonge dans la France des années 60 jusqu’à nos jours. Un récit magistral qui, outre ses qualités d’écriture, place la figure de la femme dans le temps comme héroïne centrale du livre.

 

 

Ernaux« Dès l’âge de 40 ans, j’envisageai de me retourner sur ce que j’avais vécu, surtout sur ce que j’avais vécu comme femme », souligne Annie Ernaux, « depuis le temps de la guerre jusqu’aux années 80 ». Très vite cependant, mûrissant son projet, l’auteure découvre que quelque chose achoppe. « Comment saisir ma vie alors qu’elle se trouvait déposée dans tout ce qui m’a traversé ? Les événements vécus, les lectures faites, les milieux croisés : la France paysanne de ma jeunesse, les événements de mai 68, le problème de l’avortement pour la femme. Dans ce livre, je regarde les choses de la même manière que dans les précédents. J’ai toujours replacé les épisodes de ma vie, celles de mon père ou de ma mère par exemple, dans leur contexte historique et social. Seule, la forme change dans « Les années », la question du temps en est ici le vrai sujet. Le temps, l’histoire et une vie dans l’histoire… Les citations d’Ortega Y Gasset et de Tchekhov, en exergue de mon livre, explicitent bien ma démarche : tous, autant que nous sommes, on nous oubliera mais tous, nous voulons laisser une trace ! D’où cette ambition, qui m’a longtemps terrorisée : transmettre par des mots, par des images, par la langue ». Et de clore ainsi son livre, par cette phrase magnifique : « Sauver quelque chose du temps où l’on ne sera plus jamais ».

Que nous transmet donc, de si vital et fondamental, l’auteure des « Armoires vides » et de « La place » ? En atteignant le « nous » à partir du « je », en recadrant l’histoire « d’elle, Annie Ernaux » dans l’histoire de toute une génération, elle croise les mémoires pour nous conter en phrases parfois sèches mais ciselées avec finesse la traversée de l’Histoire par une femme singulière qui devient « la » femme, autant de chair que de symbole. Avec cette obsession du corps des années soixante, l’évolution vestimentaire autant que celle des mœurs, le grand combat en faveur de l’avortement et la figure emblématique que fut Simone de Beauvoir en ce temps-là pour toutes celles qui se revendiquaient du « deuxième sexe ». Au gré des décennies qui filent et laissent leurs empreintes sur le corps, le visage ou les mains, le long apprentissage d’une femme pour conquérir la liberté : celle de s’habiller, de travailler, d’aimer et de penser.

 

Ernaux3« Bien avant 1968, Simone de Beauvoir a eu une influence considérable. Toutes les femmes qui lurent à cette époque « Le deuxième sexe » en furent bouleversées. Pour moi et bien d’autres, nous nous retrouvions en face de notre propre condition. Le fonctionnement de la société et ses interdits non explicites condamnaient la femme à suivre la tradition, en dépits de leurs souhaits et désirs autres, le mouvement féministe qui apparaîtra dans les années 70 lui doit beaucoup. Tout ce qui fut obtenu par la loi demeure encore aujourd’hui très fragile et les mentalités n’ont pas considérablement évolué : la femme demeure toujours illégitime en bien des domaines. On va toujours chercher le point faible d’une femme, son apparence par exemple, jamais ou rarement celui d’un homme. C’est d’abord l’éducation des garçons qu’il faudrait changer ».

D’où la volonté « littéraire » d’Annie Ernaux, dans « Les années », de remettre les choses à leur place : les transformations et bouleversements de la société sur soixante ans, même vécus sans mesurer leur importance à ce moment-là, qu’il s’agisse des événements de mai 68 ou de l’entrée massive des femmes en littérature. Au risque d’user de mots souvent galvaudés, un chef d’œuvre qui incitera nombre de lecteurs à découvrir ou redécouvrir ses ouvrages antérieurs. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Classé dans Entretiens, rencontres, Littérature, Pages d'histoire

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