Billancourt à la page

Il travailla durant près de vingt ans aux forges de Renault – Billancourt. Sous la plume de sa fille Martine, Amand Sonnet et ses camarades de labeur revivent dans « Atelier 62 ». Disponible, désormais, en édition de poche.

 

SonnetElle en a fait des pas, Martine enfant, à tenter de suivre ceux de son père, « ce marcheur décidé » au point d’en perdre sa fille dans le métro ! Direction Orly, Saint Ouen et ses puces, Montreuil mais jamais Billancourt, la forteresse ouvrière… Alors Martine Sonnet, adulte et seule, ose enfin se rendre là où son père travailla seize ans durant, pour en faire quelques clichés, « aller voir ce qu’il en était advenu de l’atelier 62 et de tous les autres ». Et y découvrir le vide, partout… « Plus de forges,… quelques bâtiments encore debout, éventrés, étripés, et des pans de mur qui restent. Dérisoires, désignifiés. Ceux qu’on gardera sans doute, pour faire bien, dire que la preuve qu’on s’en souvient de l’histoire et des hommes qui l’ont faîte… Le lundi suivant je récupère mes photos, ratées, les deux films, toutes… Comme si je n’avais rien vu à Billancourt. Parce qu’il n’y a plus rien à voir à Billancourt ».

renaultPlus grand chose à voir, certainement, mais beaucoup à dire, à écrire et à lire sur Billancourt : plus de 200 pages émouvantes et poignantes, où la fille Sonnet conte le quotidien d’Amand son père et de ces milliers d’ouvriers « sous leurs casquettes qui franchissaient les portails, les passerelles, … perspectives comme en entonnoir que cherchaient les photographes quand ils les prenaient » ! À l’histoire de ces chaînes d’immigrés venus d’Algérie ou d’ailleurs, elle y ajoute donc celle de cet immigré de l’intérieur, ce forgeron normand qui, dans les années cinquante, abandonne l’établi familial pour la capitale et sa célèbre île à voitures. Pendant cinq ans, avant de trouver un logement en banlieue parisienne, l’homme à la quarantaine prendra le train chaque fin de semaine pour retrouver femme et enfants à « Saint Laurent-Céaucé (Orne) / Charronnage et forge – Amand Sonnet », là où la lignée est installée depuis des siècles.

SonnetHistorienne spécialisée sur la question des femmes, ingénieur de recherche au CNRS, Martine Sonnet mêle avec saveur et talent cette quête d’identité personnelle et collective. Fidèle à ses sources certes, fouinant dans les archives de la direction, les collections de L’Humanité et celles de L’Écho des Métallos de la CGT de Billancourt, mais se refusant à écrire l’histoire des Renault… Qu’on ne s’y méprenne, avec « Atelier 62 » la narratrice n’ambitionne point à faire œuvre d’historienne, elle est d’abord une auteure qui, alternant d’un chapitre à l’autre en chiffres arabe et romain, décline cette épopée des « Trente Glorieuses » entre l’intime et le général, les souvenirs personnels et les témoignages collectifs, les rares écrits familiaux et les articles syndicaux. À la façon des Bon, Beinstingel, Bergounioux et Michon, cette génération d’écrivains pour qui l’usine ou le bureau, la geste des hommes au labeur ou sans travail, le quotidien des « gens de peu » et la singularité de toutes ces « vies minuscules » sont matériaux privilégiés d’écriture…

51RD8B22V9L._SX385_Le déclic, justement, pour Martine Sonnet ? La visite de l’exposition des photos d’Antoine Stéphani (« Billancourt », Le Cercle d’Art, 39€) au théâtre de Malakoff en 2005 lors des représentations de « Daewoo », la pièce de François Bon mise en scène par Charles Tordjman… « Magnifiques ces photographies, surtout celles des vestiaires avec les vestiges de ces étiquettes collées et décollées. La seule trace, bien éphémère, de tous ces hommes qui sont passés là, dont mon père… ». Révolte des banlieues, deuil familial, richesse d’un travail professionnel interdisciplinaire avec sociologues et autres chercheurs, distance que l’Amand « pas un causeux » a toujours mis entre l’usine et son HLM, quatre motivations qui convainquent la cadette de la fratrie Sonnet : il lui faut écrire, raconter, décrire. Les conditions de travail, l’usure ou la mort avant l’âge de la retraite, la mesquinerie voire l’ignominie de la direction de la Régie et de ses petits chefs, la noblesse autant que l’enfer des forçats employés aux forges de Billancourt, le labeur journalier du charron de Ceaucé à l’atelier 62 dans les années 60 : des pages à l’écriture sèche, sans pathos ni adjectif superflus où chacun pourtant, avec émotion et tendresse partagées, fils ou fille de rien, y reconnaît entre les lignes la trace de son propre père, cheminot, mineur ou métallo. Au temps où le métier primait sur l’emploi, au temps où le faire et le savoir-faire faisaient encore sens.

Photo-montage des clichés de Robert Doisneau

Photo-montage des clichés de Robert Doisneau

« Je n’ai pas voulu sombrer dans le nostalgique ou le pittoresque », témoigne Martine Sonnet. « La forme de l’écriture s’est imposée d’elle-même : toujours chercher le mot le plus simple pour en dire le maximum, la phrase la plus économique, courte et précise, réduite à l’indispensable ». Après le refus du manuscrit par dix-huit éditeurs, et pas des moindres, une petite maison de province, « Le temps qu’il fait », le retient. Pour le bonheur aujourd’hui de milliers de lecteurs. « Je suis étonnée et surprise de l’accueil enthousiaste que le public a réservé à mon livre, de l’émotion suscitée », confesse l’auteure sans fausse pudeur. C’est que « Atelier 62 » subvertit les genres littéraires pour toucher l’indicible, l’authentique : une déclaration d’amour feutrée pour un père au corps mutilé par le labeur autant qu’un long cri de colère contre ses exploiteurs judicieusement démasqués, une saga familiale aux couleurs savoureuses dans cette banlieue pas encore désœuvrée autant qu’une grande fresque sociale à la mémoire de cette classe ouvrière qui reconstruisait le pays. Comme la Commune, elle n’est pas morte d’ailleurs, souligne Martine Sonnet, juste plus discrète, plus atomisée sous le joug du temps partiel, du chômage et des délocalisations…

À chaque retour de Normandie, l’été déclinant, Amand Sonnet avait coutume d’apposer une pancarte sur la maison familiale, orpheline de ses occupants : « Fermeture pour travail annuel du 1er septembre au 31 juillet ». Les bouches s’ouvrent désormais. Et fièrement, superbement. Sonnet père et fille, « Charonnage et forge – Saint Laurent-Céaucé (Orne) », de la belle ouvrage. Propos recueillis par Yonnel Liégeois

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Classé dans Art&travail, Entretiens, rencontres, Littérature, Sur le pavé

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