Jours de fête, acte 1

Le 100ème article publié sur ce blog… En ces jours de fête, Chantiers de culture ne faillit pas à la tradition. Qui vous propose romans, documents et beaux-livres  à s’offrir ou à offrir. Suite et fin dans le prochain article !

 

En ces temps de froidure et de pluie, il est permis de s’évader en des terres censées plus chaudes et ensoleillées ! C’est le voyage impromptu que nous propose Marie Ferranti, avec sa « Marguerite et les grenouilles »… genouilleUn recueil de nouvelles, « Chroniques, portraits et autres histoires de Saint-Florent », la bourgade sise sur la côte ouest de la Corse où la romancière a élu domicile depuis longue date. Au fil de ses rencontres avec les anciens du pays, elle brosse à petites touches l’histoire intime de ce lieu où vécurent quelques figures hautes en couleurs, telles sir Warden Chilcott ou bien encore le comte et la comtesse de Beaumont en leur château de Forlani. Surtout, la lauréate du Grand Prix du roman de l’Académie Française en 2002 pour « La princesse de Mantoue » convoque à sa table d’écriture une cohorte de « petites gens », femmes d’honneur ou anciens pêcheurs, mémoires vives du pays qui lui narrent avec un brin de nostalgie la vie d’antan, la vie d’avant. La peinture de temps anciens où il faisait bon vivre, en dépit de la pauvreté d’alors ou de la dureté de l’existence sous l’occupation italienne lors de la seconde guerre mondiale, surtout avant l’arrivée massive de milliers de touristes qui ont bouleversé l’économie et l’image de son île.

C’est à un autre rendez-vous, à Saigon cette fois, que nous convie Antoine Audouard. Celui surtout, autant imaginaire que réel, d’un fils avec son père, Yvan, inénarrable chroniqueur au Canard Enchaîné… « Je me souviens de lui, à Noël, assis à côté de moi, une main posée sur ma cuisse, main que je voyais pour la première fois décharnée, tavelée, craquelée de ridules », confesse l’auteur. audouardEntre admiration et compassion, « Le rendez-vous de Saigon », nouvellement réédité en poche dans la collection Folio et titre de l’improbable roman auquel Audiard père affirme s’atteler, nous conte les ultimes moments de vie d’un homme usé par la plume, l’alcool et ses souvenirs d’Indochine dont son fils est témoin : une écriture pudique, emblématique de ces rencontres que chaque enfant, par pudeur ou rébellion, rate souvent avec ses parents. Dans un style fort différent, Audouard nous offre aujourd’hui « La geste des jartés ». Une écriture radicalement déjantée, à la mode des chansons de geste d’antan, pour mettre en mots les péripéties et vicissitudes d’une petite maison d’édition reprise par un grand groupe : entre projets de licenciements et rancœurs accumulées par les uns et les autres, une balade hallucinée d’un étage à l’autre, du bureau directorial où il s’agit désormais de faire du chiffre avec des bouquins branchés mais sans saveur au sous-sol de l’entreprise où le délégué syndical tente d’organiser résistance et riposte. « J’ai choisi la plus ancienne forme narrative de notre langue », explique l’auteur. « Elle s’est imposée par sa souplesse et la liberté qu’elle me donnait de me déplacer à travers toutes les couches du français, des plus archaïques aux plus modernes, des chants des trouvères aux slams ».

brantaAutre voyage, autre univers, celui de la bourse et de la City plus précisément, dans lequel nous entraîne Pascal Guillet. Un premier roman à l’ombre de traders qui, à l’exemple de Simon, se complaisent à longueur de journée à jouer sur le prix du baril de pétrole ou à lire quelques articles spécialisés du Financial Times… Une vie qu’il juge, au fil du temps, fade et sans saveur, mais à laquelle il s’accroche puisque l’on peut gagner beaucoup en un rien de temps. Il s’occupe du brent, le pétrole de la mer du Nord : une appellation qui vient de « Branta bernicla », nom latin d’une oie sauvage et titre du roman ! Peu de poésie ou de grandes envolées cependant dans le roman de Guillet, surtout beaucoup d’humour dans la description au scalpel des rouages d’un milieu qui se révèle avant tout un immense jeu de dupes : le fossé incroyable entre l’enjeu des décisions prises dans les bureaux de trading et l’ignorance comme la désinvolture qui les génèrent. « La vérité, c’est que personne ne sait rien», confesse Simon à la première page de l’ouvrage. A lire, sourire aux lèvres et frissons dans le dos ! Au même titre que « Le phénomène », celui que nous décrit Antoine Billot dans son roman où un jeune homme perd progressivement l’usage de son corps en échange d’une connaissance toujours plus fine des gens et des événements qui jalonnent son existence… Un roman de science-fiction qui n’avoue pas son nom, une parabole éclairante sur notre humanité déliquescente en dépit de sa science toute puissante.

Au rayon document, deux ouvrages retiennent plus particulièrement l’attention. D’abord, « Citroën par ceux qui l’ont fait, un siècle de travail et de luttes », une coédition Les Editions de l’Atelier- VO Editions… citroenUn travail éditorial conduit par Alexandre Courban, docteur en histoire, qui donne la parole aux acteurs des usines d’Aulnay ou de Rennes, mais aussi à d’autres plus inattendus qui ont gravé à leur façon leurs noms sur les chaînes d’automobiles : Missak Manouchian, celui de l’Affiche Rouge, le poète Jacques Prévert ou le photographe Willy Ronis ! Défilent ainsi d’une page à l’autre quelques modèles emblématiques de la marque aux chevrons qui ont façonné l’imaginaire de moult générations : la Traction ou l’Ami 6, la 2CV et la DS, la Rosalie ou la Dyane… La mise à jour d’une mémoire enfouie, souvent ignorée, à travers témoignages, documents et photographies rares qui font la lumière sur ce fabuleux objet de liberté que préfigure l’automobile autant que sur la passion de l’innovation de ceux qui la servirent. Avec « La science voilée » paru aux éditions Odile Jacob, la tunisienne Faouzia Farida, physicienne et professeur à l’université de Tunis, brosse un étonnant panorama de l’histoire des sciences. Rappelant à la mémoire de chacun combien le monde arabe fut précurseur en de nombreux domaines avant qu’islam et croyance imposent sa loi face à la raison et à la connaissance… L’ancienne secrétaire d’État à l’enseignement supérieur dans le gouvernement provisoire issu de la révolution de janvier 2011 qui chassa Ben Ali du pouvoir  s’interroge : après un véritable âge d’or des sciences arabes, de l’aube de l’humanité jusqu’au XIXe siècle, pourquoi et comment les penseurs islamistes ont-ils voulu et sont-ils presque parvenu à imbriquer idéologiquement théorie scientifique et Coran, dénaturant l’une comme l’autre ? N’hésitant pas, dans son lumineux plaidoyer en faveur d’une pensée libre, à dénoncer tant les fondamentalistes orientaux que les créationnistes américains.

Et la lumière, Michel Séméniako l’a faite aussi, en compagnie d’adolescents et de professionnels de l’aide sociale ! Les invitant à revisiter semeniakoleur ville, Sevran, et quelques communes avoisinantes, de nuit mais surtout sous un nouveau jour : habillant d’étranges couleurs une banlieue souvent décriée et qui pourtant palpite d’énergies et de rêves.  » Lumières sur la ville  » ? Une réinterprétation symbolique de la ville et de l’espace qui ouvre à l’imaginaire, un superbe travail esthétique où le photographe se fait tailleur de formes, travailleur coloriste de l’inconscient collectif. Des paysages naturels et urbains que Philippe Ollivier, un autre photographe, s’en est allé immortaliser dans « Patrimoines, l’histoire en mouvement », un colossal ouvrage tant sur le fond que dans la forme… Un regard autre sur la ville, lieu de mémoire et d’histoire, de ses hauts lieux architecturaux jusqu’à la reconversion de son patrimoine industriel. Y.L.

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Classé dans Documents, essais, Littérature, Pages d'histoire

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