Jours de fête, acte 2

En cette veille de 2014, Chantiers de culture vous propose son ultime sélection de cadeaux à s’offrir ou à offrir. Du roman noir et d’autres venus de contrées orientales ou sud-américaines, des livres d’art et beaux-livres, quelques documents encore mais aussi de la poésie, des CD et DVD.

 

Tout bon lecteur en est convaincu. Loin d’être un genre mineur, le roman noir se présente souvent comme l’un des meilleurs révélateurs des maux de notre société. purAinsi en va-t-il encore une fois de « Pur » d’Antoine Chainas, son cinquième roman à paraître à la Série Noire. Avec ce nouvel opus, l’auteur nous introduit dans un milieu urbain sous haute surveillance, comme nous le suggérait déjà « Le bloc », le roman de Jérôme Leroy. Des locataires triés sur le volet, une épuration ethnique qui ne dit pas son nom conduite par une municipalité complice et une police à sa solde, et des meurtres étranges que tente d’élucider le flegmatique et obèse inspecteur Durantal… La peinture d’une société à deux vitesses, avec ses quartiers résidentiels super protégés et ses banlieues déshéritées ! Quant à Marek Krajewski, il plonge son lecteur dans la Pologne des années 1945, pilonnée par l’armée soviétique du soir au matin. « La forteresse de Breslau » est le cinquième et dernier volume des enquêtes de l’énigmatique Eberhard Mock. Qui avance masqué au sens propre du terme, pour des raisons que nous ne révèlerons surtout pas, à la recherche de la vérité dans une ville à feu et à sang : entre un monde qui s’écroule et un autre qui peine à prendre figure civilisée, que sera l’humanité demain ? Une question à laquelle répond à sa façon Gianni Biondillo dans « Le matériel du tueur » : une plongée hallucinante dans l’Italie contemporaine entre peurs anciennes et terreurs nouvelles, à la poursuite d’un tueur à l’implacable vengeance, originaire de contrées africaines.

aslamRécemment disparu, Ibrahim Aslan nous offre un succulent « petit feuilleton domestique » à la lecture de « Deux chambres avec séjour ». Ancien employé des postes du Caire, le grand romancier et nouvelliste égyptien nous conte ici par le menu le quotidien d’un couple de personnes âgées. Sans fard, avec tendresse et chaleur, la description extraordinaire de la vie ordinaire de gens de peu qui en dit long sur la réalité cairote d’avant les révolutions arabes… Une lecture à poursuivre avec « Saint Georges regardait ailleurs » du libanais Jabbour Douaihy : l’histoire mouvementée de Nizam, natif de Tripoli mais échoué à Beyrouth, à la recherche d’un improbable avenir dans une ville rongée par la guerre civile, à la recherche surtout de sa propre identité pour l’enfant de confession musulmane élevé dans une famille chrétienne. Pour clore cette incursion en terre orientale, nul besoin d’en dire plus sur « Les filles d’Allah » de Nedim Gürsel, l’emblématique écrivain turc : à déguster sans coup férir, un livre nouvellement réédité en poche chez Points-Seuil ! Outre-Atlantique, deux romans à ne surtout pas manquer : « Coup de sang » du mexicain Enrique Serna et « La dette » du chilien Rafael Gumucio. Deux auteurs encore trop méconnus du public français où la faillite, tant psychologique que sociale de leurs héros de papier, en dit long, entre humour et cinglante dérision, échec personnel et fiasco collectif, sur la dérive des pays dont ils sont natifs.

De l’univers déjanté des précédents romans, il est aisé de plonger allègrement dans un autre qui l’est tout autant ! Celui que nous dépeint Didier Ottinger dans son « Dictionnaire de l’objet surréaliste »… surréalisteSpécialiste de cette époque artistique, le directeur adjoint du Musée national d’art moderne décline dans cet ouvrage sans préface, mais agrémenté de fac-similés d’époque signés Breton ou Max Ernst, l’alphabet de ces « objets » venus d’ailleurs entre inconscient et désir, érudition et loufoquerie : du fromage sous cloche de Magritte au « Loup-table » de Brauner, du « Téléphone-homard » de Dali à « La poupée » de Bellmer ! Autant d’œuvres à admirer jusqu’en mars 2014 au Centre Pompidou… D’une institution l’autre, « Le musée d’Orsay à 360 degrés » nous propose une visite inédite de ses galeries nouvellement rénovées sous la plume de son président Guy Cogeval. Une balade joliment orchestrée entre « les habits neufs d’une collection ancienne » qui nous présente ses plus beaux atours, de 1848 à 1914, « soit l’âge industriel, de l’impressionnisme et du postimpressionnisme, du symbolisme, de l’émergence du socialisme, du syndicalisme, des impérialismes, de la course aux armements, des progrès de la médecine ». Un ouvrage superbement illustré qui mêle les œuvres de toute nature (peinture, sculpture, photographies, œuvres lyriques et premiers films…) sans souci de hiérarchie : quand Debussy côtoie Camille Claudel, quand Méliès fait de l’œil à Signac !

En cette fin d’année 2013, il est un événement qui ne peut rester sous silence : le 40ème anniversaire de la mort de Salvador Allende, le président chilien démocratiquement élu, assassiné lors du coup d’état du général Pinochet le 11 septembre 1973. ChiliHDEn compagnie d’Isabel Allende Bussi, la fille cadette du Président, et du romancier Gérard Mordillat, le photographe Georges Bartoli lui rend un vibrant hommage dans un superbe album. Une plongée du nord au sud, en noir et blanc mais haute en couleurs, dans ce Chili aux multiples visages et paysages. Pour se souvenir mais aussi espérer en un retour sur le chemin de la démocratie en ce pays à jamais orphelin de l’illustre locataire de la Moneda. Et à défaut d’en appeler à Pablo Neruda, le grand poète et ami d’Allende, d’autres enlumineurs de mots nous tendent le verbe pour ré-enchanter la vie grâce à Bruno Doucey, fondateur d’une remarquable petite maison d’édition. Et qui a creusé son sillon en peu de temps, accrochant à son catalogue les plus jolis noms de la poésie contemporaine. Les derniers nommés ? La poétesse haïtienne Evelyne Trouillot et l’astrophysicien français Jean-Pierre Luminet qui nous offrent deux magnifiques recueils, « Par la fissure de mes mots » et « Un trou énorme dans le ciel » : pour danser avec l’une « entre soleils et épouvante » au lendemain du séisme de 2010, pour l’autre « faire chanter l’absence » au lendemain de la perte d’Amande, sa fille. Et les mots, de vie ou de mort, continuent de danser et de chanter sous la plume de Paul Léautaud en son titanesque « Journal littéraire » ! Un homme, libre de sa plume, nous parle de tout. De ses chats et de ses chiens, de ses maîtresses et des célèbres écrivains de son temps, de ses sempiternels soucis financiers comme de ses problèmes vestimentaires… leautaudUn homme de lettres, secrétaire et critique dramatique à la célèbre revue du Mercure de France, qui court à bride abattue sur l’humeur de son temps, de 1893 à 1956. A défaut d’en lire les dix-neuf volumes, dévorez le « choix de pages », mille trois cent quatre tout de même, qu’en ont extrait Pascal Pia et Maurice Guyot en 1968, judicieusement réédité en poche chez Folio : un régal, un bonheur de lecture entre érudition et cocasserie, chronique littéraire et fantasme polisson ! Alors, après vous être exercé à digérer un gros pavé de l’édition, vous n’aurez aucun mal à en ouvrir un autre, le « Saint Louis » de Jacques Le Goff, mille deux cent soixante quatre pages couchées à l’encre noire pour l’incontournable spécialiste du Moyen Âge… Un modèle d’érudition et de culture, une leçon d’histoire sur les traces du bon Louis pour les amateurs éclairés comme pour les historiens patentés.

leprestUn autre bijou littéraire et poétique, en paroles et musique cette fois, avec le coffret « Allain Leprest » que nous offrent Didier Pascalis et sa maison de production Tacet… Ils sont cinq amis d’Allain, Romain Didier – Jean Guidoni – Yves Jamait – Claude Lemesle – Gérard Morel, à avoir conçu ce spectacle en hommage à Leprest, le chanteur et poète trop tôt disparu que Nougaro considérait comme le plus grand de notre temps ! Un superbe CD qu’accompagne un film d’Olivier Brunet, un entretien inédit et émouvant entre l’artiste et Jean-Louis Foulquier, le créateur des Francofolies. Et pour rendre parfaite l’adhésion au génie poétique de leur compère, le groupe Entre 2 caisses s’est emparé de ses chansons dédiées à l’enfance pour en faire aussi un spectacle de belle facture, mis en scène par Juliette. Pour réinventer notre propre jeunesse, se jouer du monde à tout âge ! Et l’amour dans tout ça, s’interrogent d’aucuns ? Il est bien présent entre toutes ces lignes, plus encore en ces « Quatre leçons de philosophie » sur l’amour que nous proposent les éditions Montparnasse. Un coffret de trois DVD où quatre philosophes patentés (André Comte-Sponville, Anne Dufourmantelle, Michel Erman, Nicolas Grimaldi) le conjuguent sur tous les modes et tous les tons : Amour & bonheur, Amour & désir, Amour & cruauté, Amour & passion & jalousie… Si l’amour se pose comme question philosophique essentielle, il est d’abord et avant tout le sel de la vie. Pour le meilleur comme pour le pire.

Et de l’amour, il en est encore question avec « D’une noce à l’autre, un metteur en scène en banlieue » de Didier Bezace. bezaceL’amour d’un homme pour son métier et la création, l’amour d’un homme pour le Théâtre de la Commune qu’il dirigea durant quinze ans, l’amour d’un homme pour sa ville Aubervilliers et ses citoyens de banlieue. « Exiger l’impossible de ceux qui attendent le possible, telle a été la pratique exigeante de Didier Bezace », témoigne l’ancien maire Jack Ralite, lui qui interpella le metteur en scène en 1996 pour qu’il prenne en main les destinées de La Commune… Il arriva avec une Noce, celle de Brecht, il en repart avec une autre, celle que lui inspira « Au diable Staline, vive les mariés ! », le film du roumain Horatiu Malaele. « Pendant quinze ans nous avons forgé, avec les outils de cette vieille machine à penser le monde qu’est le théâtre, quelques mensonges inédits pour dire notre vérité et celle, du moins je l’espère, du public auquel nous nous adressions », confesse l’artiste. Votre magnifique ouvrage-témoignage l’atteste, mission superbement remplie, Monsieur Bezace, devenu l’ami en connivence esthétique, le frère en humanité partagée, à qui je dis toujours « vous » après tant d’années de fréquentation sur et hors les planches. Par respect, par admiration, pour simple remerciement à tous ces bonheurs sur scène que vous nous avez offerts. Qui vont se poursuivre, du 4 février au 9 mars 2014, avec « Marguerite Duras, Les trois âges » que vous mettez en scène au Théâtre de l’Atelier cette fois : « Le square », « Marguerite et le Président », « Savannah Bay ».

A chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, bonne et chaleureuse année nouvelle. Qu’elle soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Y.L.

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Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

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