Vieux con

vieux3Assis sur un banc à deux pas du Centre Beaubourg, face aux cinémas de la rue Rambuteau, André regarde sa montre : 17h30. Denise n’est toujours pas là !  

« Il n’y a pas moyen. Elle ne peut pas être ponctuelle. Évidemment, son portable est fermé, impossible de la joindre. Je dois attendre Madame, comme d’habitude » se dit-il, agacé.

 

Devant lui, une dizaine de jeunes femmes passe en chahutant. Elles rient fort, s’interpellent avec cet accent joyeux et ensoleillé propre aux italiens.

« Et bah, elles en font un barouf celles-là. »

Parmi elles, il remarque une belle brune. Jupe courte et chemisier au large décolleté.

«  Non mais regarde-moi ça, les seins à l’air. Et après elles s’étonnent d’avoir des problèmes. »

Derrière les Italiennes, un jeune homme d’une trentaine d’années marche lentement. Bottes en daim, pantalon de cuir marron, veste au col fourré, chapeau à large bord. Il tient en laisse un superbe chien des Pyrénées.

« Et celui-là, d’où il sort avec une bête pareille ? Comme ça, au milieu de la ville… On m’avait bien dit qu’à Paris il y avait des gens bizarres mais à ce point ».

Un étonnement chasse l’autre.

« Mais qu’est-ce que c’est que cet accoutrement ? »

Deux punks déambulent une bière à la main. Rangers, pantalons noirs déchirés,  blousons de cuir, crêtes multicolores dressées sur le crâne.

vieux1André écarquille les yeux.

« Ils sont maquillés tous les deux, ma parole. Ce sont des hommes ou des femmes ? Quelle allure, mon dieu mais quelle allure ! A coup sûr, ça doit être au chômage et passer son temps à boire et à se droguer. Quelle misère. »

 

« Excuse-moi, p’tit père. T’aurais pas une pièce pour Jojo par hasard ? »

Une voix éraillée emplit soudainement l’oreille droite d’André. Il tourne la tête et se retrouve nez à nez avec une touffe de poils gris d’où émerge une paire de lunettes noires et deux dents marrons. Une odeur d’ail accompagne le tout. André sursaute et se recule.

« N’ai pas peur, p’tit père. Je vais pas te manger. »

– Qu’est-ce que c’est que ces façons de déranger les honnêtes gens. Non, je n’ai pas d’argent à vous donner. Foutez-moi le camp d’ici. Et arrêtez de m’appeler p’tit père.

– Houlala, du calme ! Faut pas te mettre dans cet état. Je trouve que ça te va bien, « p’tit père », avec tes cheveux blancs et ton crâne dégarni. T’es certain que t’as pas une pièce ? En cherchant bien. Là, dans ton petit sac », indique Jojo en rapprochant un doigt  de la sacoche accrochée à la ceinture d’André.

– « Bon, ça suffit maintenant », crie André en se redressant d’un bond. « Si vous continuez, j’appelle la police ».

– Doucement, p’tit père. Pas la peine de t’égosiller. C’est pas bon pour ta santé. T’es tout rouge maintenant. Pète un coup, ça te fera du bien », lance-t-il amusé. 

L’homme se lève et s’éloigne tranquillement.

 

«Qu’est-ce que j’ai été bête d’accepter cette semaine à Paris. Je suis bien plus tranquille dans mon petit village. Il n’y a pas tous ces détraqués. Mais qu’est-ce qu’ elle fout Denise, bon sang de bonsoir ? »

Soudain, il entend un bruit de tam-tam. À l’angle de la rue Rambuteau, plusieurs dizaines d’immigrés apparaissent. Ils manifestent pour obtenir des papiers d’identité. Tambourins, crécelles, sifflets, slogans, ils font un tapage comme mille.

« Où je suis tombé, bon dieu de bon dieu ! Voilà les Africains qui mettent le bazar. Et on les laisse faire. Mais s’ils ne sont pas contents, qu’ils rentrent chez eux. Ah aujourd’hui, j’aurai tout vu ».

André regarde sa montre : 18h, Denise n’est toujours pas là !

« Ah les bonnes femmes » soupire-t-il.

 

vieux4Il se lève, fait les cent pas quelques instants, retourne s’assoir sur le banc.  

Il se tient dressé, les yeux fixés vers le bout de la rue, espérant apercevoir Denise. Il sent une main se poser sur sa cuisse, il se jette en arrière. A ses côtés, un bambin de trois ou quatre ans. Qui lui sourit.

« Bonzour »

Une voix de femme s’élève à quelques pas.

« Théo, laisse le monsieur tranquille

– Ce n’est rien, laissez-le faire. Il est tellement mignon.

– « Papy, papy », reprend l’enfant

– « Mais non chéri, ce n’est pas Papy ». « Je vous prie de l’excuser, vous ressemblez comme deux gouttes d’eau à mon beau-père. C’est hallucinant ».

– « C’est drôle », lui répond André, « j’ai un petit-fils qui a un peu la même allure. Tout blond comme lui. Tu n‘aimerais pas vivre dans un endroit un peu plus calme mon petit ? », chuchote-t-il au gamin. « Paris c’est très bruyant, tu dois te sentir un peu seul parfois ».

– Que voulez-vous dire ?

– Et bien, j’ai remarqué que les têtes blondes se font un peu rares par ici. « Hein, mon trésor », ajoute-t-il en caressant la chevelure de l’enfant.

– « N’importe quoi », réplique la femme. « Parce que les cheveux crépus et le teint mat, ce n’est pas fréquentable ? »

– Ce n’est pas ce que j’ai voulu dire, mais…

– J’ai très bien compris ce que vous vouliez dire. Et bien, laissez-moi vous dire une bonne chose. Je suis pour ma part heureuse que les hommes et les femmes d’origines différentes se mélangent. Cela donne des enfants plus beaux. Quand les gens se reproduisent entre eux, ça donne une société de dégénérés. Au revoir, Monsieur. Viens Théo, décidément ce n’est vraiment pas ton grand-père.

André, bouche bée, reste  cloué sur son banc, lorsque Denise toute essoufflée le rejoint.

 

vieux2– « Excuse-moi mon nounours, mais… »

– « Qu’est-ce que tu foutais à la fin ? Tu ne pouvais pas me prévenir ? Et à quoi ça sert un portable ? »

– « Laisse-moi t’expliquer. Il y a eu un incident dans le métro et… »

– « Tu ne pouvais pas m’appeler ? Moi pendant ce temps je suis obligé de supporter tous les demeurés qui circulent dans le quartier. Je me fais emmerder par un clodo et une pétasse m’insulte parce que j’ai osé dire qu’il y a beaucoup de basanés par ici. Ah, c’est agréable. Merci pour la sortie. Tu me la recopieras celle-là »

Denise reste plantée devant André, les bras ballants, les larmes au bord des yeux.

– « Mais écoute-moi au moins. Calme-toi un peu. Si tu crois que j’ai rigolé. Ils ont trouvé un colis suspect dans le métro. On était coincé dans un tunnel. J’ai oublié le portable chez Brigitte. Si tu crois que j’ai rigolé, si tu crois que j’ai rigolé », répète-t-elle en chouinant.

– « Bon ça va, tu ne vas pas te mettre à pleurer maintenant. Ah, elle est belle ton idée de vacances à Paris. Je te l’avais dit, Paris n’est pas une ville pour nous. Déjà,  il faut se taper le compagnon de Brigitte. Cette espèce d’intellectuel qui passe son temps à nous en mettre plein la vue avec ses recherches sur ceci, ses recherches sur cela… Et tu as vu le quartier où ils vivent ? Barbès, tu te demandes si on n’est pas en Algérie ! Moi, j’en ai ras-la-casquette. Dorénavant, on les recevra à la maison. Au moins au village, on est en France. J’ai pas raison ? »

– « Peut-être, mon nounours », renifle Denise.

vieux5

– « Allez, arrête de chialer. Bon,  on y va à Leroy-Merlin ? On va quand même lui acheter son étagère à Brigitte ! Parce que l’autre intellectuel, il ne sait rien faire de ses dix doigts ! Évidemment ».

Philippe Gitton

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Classé dans Des mots et des maux

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