Les Fadas

Les portières claquent. La rame de métro s’ébranle et quitte lentement la station Marx Dormoy.

 

metro1Assises l’une en face de l’autre, deux femmes d’une soixantaine d’années papotent. A leurs côtés, des sacs à provisions bien remplis. Cheveux grisonnants,  rondouillardes, jupes droites et gabardines aux couleurs délavées, elles ont l’allure des gens qui n’ont pas les moyens de suivre les modes vestimentaires. Sur l’autre banquette, un homme lit le journal « Le Monde ». Front dégarni, cheveu en bataille, costume fripé vert bouteille, chemise jaune élimée au col, Il a tout du vieux célibataire qui se néglige. Sur un strapontin, un jeune homme joue avec son smart-phone. Veste, pantalon et chaussures Adidas dernier cri. Ses longues jambes étendues révèlent la taille d’un solide gaillard.

Devant lui, casque sur les oreilles, un Africain écoute de la musique. Costume gris à fines rayures blanches, très mode, chaussures pointues : le parfait cadre dynamique ! Près de la porte, une jeune femme  rousse au visage enfantin, lunettes sur le bout d’un nez en trompette, feuillette des notes. Derrière, une famille anglaise étudie un guide touristique en examinant les noms des stations de métro affichés au-dessus des portes.  

 

À la station Marcadet – Poissonniers, s’engouffre un homme d’une quarantaine d’années. Élancé, les cheveux châtains tombant sur les épaules, une barbe de trois jours couvrant des joues creuses, jean délavé et sweat-shirt noir. Il se place au centre de la plate-forme, les mains posées sur  les  barres d’appui. Quelques secondes après le départ, il s’adresse aux voyageurs avec un accent traînant du midi.  

 

metro2« Bonjour Mesdames et Messieurs, je m’appelle Jean-François. Je sais qu’on vous demande souvent de l’argent. Je suis dans une situation très difficile. Je viens de ma Provence natale où j’étais au chômage. J’ai laissé ma femme et ma petite fille. Je comptais travailler à Paris et gagner de quoi faire vivre ma famille. Mais depuis six mois, je suis sans emploi. Alors pour manger, rester digne et continuer à chercher du travail, je vous demande une petite pièce ou un ticket restaurant. Merci de m’avoir écouté, je vous souhaite une bonne journée ».

Le dernier mot à peine prononcé, il s’approche des deux femmes, un petit porte-monnaie ouvert à la main. Prises par leur discussion, elles ne se retournent pas, tandis que le célibataire négligé fouille dans l’une de ses poches et tend une pièce à Jean-François.

– « Merci bien, Monsieur ».

– « De rien, ce n’est pas grand-chose. Faut bien s’entraider ».

 

Jean-François poursuit sa quête. Le jeune sportif lève la tête et la replonge aussitôt dans son jeu. Le cadre dynamique lui adresse un sourire et ouvre les bras en signe d’impuissance. L’étudiante s’excuse, « désolée, je n’ai pas d’argent sur moi. » Avec un élégant « sorry », les touristes lui offrent  la même réponse. Après avoir sollicité, sans plus de succès, trois autres voyageurs à l’autre bout de la voiture, Jean-François reprend sa place, debout face à la vitre. Tête baissée, mains dans les poches.

 

– « Eh oui mon pote, c’est comme ça », lui lance le célibataire. « Elle est belle la solidarité, tu peux toujours crever ».

Surpris, Jean-François se tourne vers son interlocuteur.

– « Y vont pas te donner une pièce. Qu’est-ce qui leur restera pour jouer au loto ? C’est important, ça, le loto. Faut essayer de gagner la grosse cagnotte », ajoute-t-il en haussant la voix, « l’important c’est de rêver, de devenir riche. Pour mieux oublier leur vie de pauvre et mépriser ceux qui en ont encore moins qu’eux. Tiens, ça me rend malade de voir ça ».

 

– « Vous croyez qu’on a les moyens de donner de l’argent comme ça ? », lui rétorque l’une des deux femmes assises près de lui

– « C’est ça. Avec vos sacs pleins de bouffe. Vous n’avez même pas tourné la tête quand il s’est adressé à vous ».

– « Ce n’est pas une raison pour… »

– « Si, c’est une raison. Ça va la vie pour vous ? Tranquille, pas gênée de voir les gens qui crèvent la dalle… »

– « Eh, t’as pas fini de nous casser les oreilles avec tes histoires ? Pense ce que tu veux mais en silence », lance le jeune au smart-phone

– « Ah mille excuses, j’ai dérangé le jeune homme dans son jeu ! En voilà encore un truc formidable : le monde peut s’écrouler, mais on ne ratera pas sa partie ! C’est comme l’autre, là-bas, avec son casque sur la tronche : la zizique, y’a que ça qui compte… »

– « Eh ! Oh ! Albert, tu commences à me les gonfler. Alors, arrête un peu de me gueuler dans les oreilles sinon…

– « Ah c’est sûr, ça ne fait pas plaisir d’entendre des vérités, y faut surtout pas bousculer votre petite vie parce que… »

– « Mais tu vas la fermer ta grande gueule »

 

metro4En deux secondes le jeune l’attrape par le col. Ils se retrouvent nez à nez.

– « Non mais ça va pas », crachote le célibataire, à moitié étranglé.

– « Je te dis de la boucler, c’est clair. Tu me prends la tête avec ton baratin. Si tu continues    j’t’en colle une »

Le jeune desserre quelque peu son emprise et laisse le célibataire reprendre de la voix.

– « Lâchez-moi, mais lâchez-moi ! », hurle l’homme.

 

Interloqués, les voyageurs regardent l’empoignade sans réagir. Le cadre dynamique tente toutefois de calmer les choses. Il s’approche des deux hommes.

– « C’est bon maintenant, ça va »

– « Toi bamboula, occupe-toi de tes affaires », lui répond le jeune

– « Comment m’avez-vous appelé ? Je vais vous apprendre à respecter les gens. Lâchez immédiatement cet homme »

– « Je t’ai dit de dégager », crache-t-il au visage de l’Africain.

Tout en tenant l’autre homme d’une main, il le pousse violemment et l’envoie sur les genoux de l’étudiante.

– « « Mais ça va pas », crie-t-elle, « espèce de brute »

 

L’Africain se ressaisit, il se jette sur le jeune qui ne lâche pas le lecteur du Monde.  Les trois hommes se retrouvent tenus les uns aux autres.  Ils se projettent contre les portières, bousculent à nouveau l’étudiante puis un couple debout, figé, incapable d’esquisser le moindre geste. Des cris fusent pour que la bagarre s’arrête. Plusieurs « oh my god » horrifiés se font entendre. Rien n’y fait. L’Africain attrape le jeune par le cou et l’entraine en arrière. Celui-là tient toujours le célibataire, le frappe au visage et l’envoie au sol. Les deux autres perdent l’équilibre, se cognent à la portière,  lui tombent dessus.

 

metro3Le métro arrive à la station Jules Joffrin. En ouvrant la portière, les nouveaux voyageurs découvrent au sol trois types entremêlés qui gigotent et grognent. A l’écart depuis le début des hostilités, Jean-François  descend de la voiture. Sans quitter  la mêlée du regard.

 

– « Toujours aussi fadas, ces parigots ! », lâche-t-il en s’éloignant vers la sortie.

      Philippe Gitton

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1 commentaire

Classé dans Des mots et des maux

Une réponse à “Les Fadas

  1. Frutier

    Bravo Monsieur Gitton, une excellente nouvelle qui m’a fait bien rire. Ca sent le vécu….
    Un ancien compagnon de galère

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