La réserve

Alexandre fixe le tableau d’affichage du cinéma : « Mince, le film est dans une heure ! ». Il se retourne et jette un œil distrait sur le canal de l’Ourcq, bordé à cet endroit par les deux cinémas MK2. En attendant la séance, il décide de flâner sur les promenades qui longent la voie d’eau, déjà de nombreux habitants du quartier profitent du retour des beaux jours.

Stal1

Les mains dans les poches, il s’éloigne tranquillement. Son regard s’attarde sur des gens attablés à la terrasse du restaurant qui jouxte le cinéma. Confortablement installés, plusieurs couples conversent, le visage exposé au soleil.
« C’est un resto ou un salon d’U.V. ? », s’interroge Alexandre. Il se rapproche du présentoir à menus. « Vu le prix, il doit y avoir un supplément bronzage ! ». Il tourne les talons. Pour apercevoir, quelques pas plus loin, deux joggeuses. Brunes, cheveux courts, typées espagnoles, même style : sapées ultra fashion, bandeau anti- transpiration dans les cheveux, lunettes de soleil, débardeurs, short moulant pour la course à pied et chaussures flambant neuf… Elles se rapprochent d’Alexandre.
– … « Et au bout du compte, elle n’a même pas récupéré les renseignements dont nous avions besoin ».
– « Ah tu vois, ça ne m’étonne pas. Je t’avais prévenu. Depuis le début, je ne la sens pas cette fille ».
– « Mais tu ne connais pas la meilleure »…

Alexandre ne la connaitra pas ! Les sportives emportent la fin de l’histoire dans leur foulée. Il les regarde s’éloigner, lorsqu’une voix attire son attention.
– Une petite pièce ma belle. Hé ! Si t’es généreuse, j’t’invite à danser. Tu connais pas Roberto, le roi du tango. »
L’homme esquisse un pas de danse, couvert d’un épais manteau noir et d’une chemise blanchâtre tombant sur un pantalon beige, deux fois trop large pour lui. Main droite posée sur la poitrine, le bras gauche tendu comme pour enlacer une personne, il fredonne un petit air de musique : « Et Ra ta ta ta, ta la la la la ». La jeune femme continue son chemin sans lui adresser un regard.
– « Ah putain, c’est pas le coup de foudre. Elle t’a même pas maté la pétasse », lui lance un type assis à ses côtés. « Demande au mec, t’auras peut-être plus de chance », ajoute-t-il en désignant Alexandre.
– « Toi ta gueule. Tu ferais mieux de te bouger le cul pour trouver du fric »

Alexandre reprend sa promenade. Près d’un pêcheur, un impressionnant matériel désigne l’amateur éclairé. Fils, hameçons, moulinets, appâts de toutes sortes sont disposés là, prêts à servir… Les cannes à pêche attendent le poisson. À l’ombre d’un large parasol, bien calé dans un fauteuil pliable façon chaise d’acteur, l’homme guette le moindre frémissement des fils. Il sirote tranquillement une bière. Une abondante chevelure blanche fouette un visage rond et buriné. Le torse couvert d’un Marcel, jambes nues et mocassins aux pieds, il donne l’impression d’être le propriétaire des lieux.
– Alors ! Ça mord ?
– Mouais
– Vous avez du beau matos !
– Mouais
– Vous venez souvent ici ?
– Mouais
Alexandre n’insiste pas. Il n’en apprendra pas davantage sur la vie de pêcheur dans le 19e arrondissement de Paris. Il emprunte la passerelle qui enjambe le canal. Appuyé sur la rambarde, il allume une cigarette et observe le quartier.

Stal2Au loin, deux rames de métro se croisent sur les voies aériennes. Juste devant, trône la Rotonde de la Villette. Un bâtiment circulaire aux allures antiques avec ses colonnes, récemment relooké comme la place qui s’étale à ses pieds. Il n’y a pas si longtemps encore, la place Stalingrad n’était qu’un terrain vague, délaissé par la population, domaine réservé des dealers et des prostituées. Aujourd’hui, c’est un lieu convivial aménagé pour les familles du quartier. Devant les yeux d’Alexandre, s’étendent le canal et ses allées bordées d’arbres et d’imposantes sculptures : sur la droite un étrange quadrupède sans queue ni tête posé sur ses longues pattes, sur la gauche une tour Eiffel aux allures de fusée repose, allongée. A proximité, des jets d’eau et toutes sortes d’embarcation… Un petit bateau, propriété des cinémas MK2, mis à la disposition des spectateurs pour passer d’une rive à l’autre, dans un canoë une bande d’adolescents aux gestes hésitants et à la trajectoire incertaine. Ils ne remarquent même pas le « Canaurama » chargé de touristes !
Alexandre reste encore là plusieurs minutes. Sur l’autre berge, des joueurs de pétanque, il descend de la passerelle et se rapproche d’eux. Quatre jeunes, âgés d’une vingtaine d’années tout au plus… Deux garçons, bruns tous les deux, cheveux courts bien peignés, vêtus de chemisette en lin au couleur pastel, de pantacourts en toile. Ils respirent le propre et le sérieux. Deux filles en tenues décontractées mais également très soignées. Une légère robe verte à volants et fines bretelles pour l’une, un chemisier bleu ciel et un pantalon de toile pour l’autre. L’une des filles lance une boule étincelante. Tous les autres fixent sa trajectoire.

– « Alors ! Vous avez l’air de bien aimer cette partie de pétanque », constate l’un des garçons.
– « C’est vrai, pour moi c’était le sport des vieux bedonnants rougeauds, imbibés de bière, le bob Ricard sur la tête », répond la fille, « j’avoue que l’activité est très récréative ».
– « Et puis mine de rien, nous reproduisons des gestes ancestraux. Les premiers signes de vie de ce jeu remontent à la civilisation égyptienne. Il semble que ce soit les Romains qui l’aient introduit en Gaule. A l’origine, les boules étaient faites en argile. C’est dingue, non ! Bravo Antoine, tu t’améliores ! »

Alexandre regarde les boules se placer. Toutes, très loin du cochonnet… « Ils sont mieux préparés à rédiger une thèse de sociologie sur la pétanque qu’à participer à un concours de boules », juge-t-il en souriant. La perspective de sa séance de cinéma le rappelle à l’ordre. Il regarde sa montre. Il lui reste à peine un quart d’heure, le temps de boucler son tour sans se presser. Il longe le bord de l’eau jusqu’à l’endroit où la piste cyclable croise l’allée piétonne. Une petite famille s’avance à vélo. Le père interpelle ses enfants :
– « Émile ! Ne vas pas trop loin », interpelle le père. « Attends-nous. Suzanne ! Tu peux rejoindre ton frère et lui demander de poser pied à terre ? »
– « Tu sais, il n’y a pas de péril, la voie est bien sécurisée », rétorque son épouse
– « Oui bien sûr, mais Émile est très jeune. Il peut se retrouver sur la rue en quelques secondes, je préfère ne pas le laisser partir trop loin. Souviens-toi, nous devons faire quelques achats au magasin bio pour le déjeuner »
– « C’est vrai, la pause repas sera la bienvenue. C’est étonnant que les enfants aient si peu réclamé. Il faut dire aussi que le parcours le long du canal de l’Ourcq est très plaisant. Ils se sont régalés, tu ne trouves pas ? »
– « Alors vous venez ! On vous attend », leur crie la petite Suzanne
Dans un même élan, les parents s’élancent en direction de leur progéniture.

Stal3Alexandre regarde la famille se reconstituer puis il traverse la place au milieu des jets d’eau. En quelques minutes, il se retrouve à la caisse du cinéma.
– « Bonjour, une place pour « Le gamin au vélo », s’il vous plait »
– « Oui. Salle 3, à l’étage. »
Alexandre se place au dernier rang, comme à son habitude. Quelques minutes plus tard, deux femmes d’une soixantaine d’années viennent s’assoir devant lui. Silhouettes fines, visages bien bronzés, cheveux poivre et sel, robes baba cool, colliers et bracelets indiens, elles se déplacent avec une allure aérienne. À peine installées, elles engagent la conversation.
– « Tu as vu le dernier Woody Allen ? »
– « Ah oui, quel émerveillement ! J’ai vécu ce film comme un voyage. Je suis restée sous le charme. J’ai trouvé cela proprement féérique et jubilatoire »
– « Ah bon ? Et bien moi je n’ai pas accroché, mais alors pas du tout… Du reste, le cinéma d’Allen ne m’emballe plus depuis longtemps. Ces derniers longs métrages manquent de souffle. A mon sens, il a perdu une certaine élégance du propos. Tu vois ce que je veux dire ? »
– « Tu me surprends ! Moi au contraire, j’apprécie toujours son univers onirique, d’une très grande puissance. Et puis son humour, unique… »
– « Et bien tu vois, je me suis ennuyée, j’ai à peine souri à une ou deux reprises. Tu avoueras quand même que le regard sur le Paris des beaux quartiers est d’un convenu affligeant »
– « Moi, je trouve ses films toujours empreints d’une remarquable fraîcheur »
Alexandre écoute avec intérêt cette dissection du cinéma de Woody Allen. Le bavardage va bon train jusqu’au début du film.

« Quel bagou, mais quelle science ! Décidément, on ne croise pas n’importe qui dans le secteur… Mon frangin me dit toujours que le quartier Stalingrad est devenu une réserve de Bobos. Il n’a pas complètement tort ! ».
Philippe Gitton

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Classé dans Des mots et des maux

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