Alain Rey, d’un mot à l’autre

Éminent linguiste, talentueux vulgarisateur du sens des mots à la radio ou à la télévision, Alain Rey dirige le dictionnaire « Le Robert » depuis des décennies. Cet amoureux des lettres est aussi un grand humaniste. Portrait d’un homme qui abhorre la langue de bois.

 

Petit de taille mais longs cheveux blancs, Alain Rey vous accueille en s’excusant presque de son retard ! En ce début d’après-midi, debout, il clôt sa pause déjeuner face à un bureau où s’amoncellent les dossiers, des piles de livres à profusion. Une petite récréation, ce lapin chasseur à déguster, avant de boucler un dernier article après relecture, peut-être le dernier chapitre d’un bouquin à paraître…

Rey1Ne parlez pas de retraite à Alain Rey, il s’en fâcherait, l’octogénaire affiche toujours la même passion des mots, le même amour de la langue. Comme à son plus jeune âge… « La légende familiale affirme que j’ai su parler avant de marcher ! Dès que j’ai pu converser avec ma maman, la discussion se portait déjà sur le jeu des mots. Très tôt, sans bien savoir pourquoi, j’ai perçu la différence entre ceux qui m’agressaient et ceux qui me faisaient rire. En fait, avec le recul, je constate qu’il en est de même pour tous les enfants ». Et de faire, d’emblée, ce constat pertinent : dès qu’un enfant parle on s’extasie de ses écarts de langage par rapport à la norme, dès qu’on lui demande d’écrire ses écarts sont considérés comme des fautes ! « Il passe ainsi subitement d’un univers de liberté d’expression à un univers de contraintes, de fautes, sinon de péché puisque l’on parle de « faute d’orthographe » et que le mot est d’origine chrétienne, usité dans le domaine moral ». Notre maître des mots est catégorique, on a trop oublié en pédagogie d’enseigner l’oralité. « Si on veut apprendre aux enfants à écrire avant de s’être sérieusement appliqué à leur apprendre à parler, c’est comme lui apprendre à nager sur un pliant sans jamais le mettre à l’eau ! Le langage a deux faces extrêmement différentes, l’écrit et l’oral, et l’on a trop tendance à considérer que l’écrit serait supérieur à l’oral : une grave injustice à l’égard de civilisations fondées sur la culture orale ».

De mot en mot, le « patron » du Robert se révèle authentique conteur quand il narre ainsi l’histoire du langage et des langues. Linguiste de formation certes, mais libre penseur qui sait se jouer des théories et des dogmes pour étayer ses convictions sur de solides références, d’Auguste Comte à Jacques Derrida. Le premier affirmant que l’écriture est « fille de la danse » et la parole « fille de la musique », le second soutenant dans son ouvrage philosophique « La grammatologie » qu’écriture et oralité sont deux systèmes certes différents mais d’égale importance… « Comme Eric Orsenna en référence à son livre, je pense que la grammaire est une chanson douce, en tout cas qu’elle pourrait l’être et cesser d’être perçue comme une corvée ». Selon Alain Rey, parce qu’il parle français, le Français a un rapport plutôt simpliste avec sa langue, « il est extraordinairement unilingue, avec l’illusion que les gens, comme lui, ont la langue du nom de leur pays : l’Allemand parle l’allemand, l’Italien l’italien, le Chinois chinois… Or, ce n’est pas vrai du tout, les Chinois parlent plusieurs langues et tous les Italiens en ont au moins deux… Il nous faut donc l’affirmer clairement : la langue n’est pas un brevet de nationalité ! ».

Rey2Si le langage est le propre de l’homme, comme le rire, la langue quant à elle recèle et révèle une constellation d’usages. Aussi, Alain Rey n’est point inquiet de l’emploi massif du SMS chez les jeunes. « Qui détient le bon français ? », s’interroge-t-il avec pertinence, « nous avons tous notre argot, nous usons chacun de la langue de notre milieu social. En 14-18, par exemple, 40% des hommes ne parlaient pas français ! ». Notre spécialiste du juste mot s’inquiète surtout de la disparition de l’usage de la langue française dans l’élaboration des brevets et modes d’emploi, cela pose un vrai problème et cette réalité risque de devenir un terrain de conflits majeurs. Pour autant, même si les rapports de force ont imposé l’anglais sur la scène internationale, Alain Rey est catégorique : l’apprentissage du français n’est pas en recul à travers le monde ! Yonnel Liégeois

À lire, parmi les nombreux ouvrages d’Alain Rey : « Le français, une langue qui défie les siècles » (Découvertes Gallimard, 14€), « Littré, l’humaniste et les mots » (Gallimard, 22€), « Miroirs du monde, une histoire de l’encyclopédisme » (Fayard, 19€), « Des pensées et des mots » (Éd. Hermann, 25€), « Le voyage des mots : de l’Orient arabe et persan vers la langue française » (Trédaniel éditeur, 29€90).

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1 commentaire

Classé dans Documents, essais, Entretiens, rencontres, Littérature

Une réponse à “Alain Rey, d’un mot à l’autre

  1. de thegonnec

    Ajoutons, cher ami, à votre excellente évocation érudite et savante de la pensée d’Alain Rey deux ouvrages du même auteur parus chez Plon dans la belle collection des dictionnaires amoureux, « Le dictionnaire amoureux des dictionnaires » et « Le dictionnaire amoureux du diable »… Souhaitons, cher Ami, qu’un de vos collaborateurs se lance dans une difficile recension de ces ouvrages instructifs, savoureux, stimulants, spirituels, si vous ne le faites vous-même. Cela dit, merci pour les riches contributions de chantiers de culture..
    Mes compliments.
    Jean de Th.

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