A ta santé, Jean-Marc !

Bonnet enfoncé jusqu’aux oreilles, mains gantées, survêtement et chaussures de compétition, Jean-Marc est fin prêt ! Comme chaque matin depuis quelques semaines, il part faire son jogging. Persuadé que le début de la journée, même en hiver, est le moment idéal pour l’activité sportive.

butte6Au bas de l’immeuble, la surprise malgré tout… « Houlà, ça pince ! Il y a des petites plaques de givre, il faudra faire attention ». Vérification du cardio-fréquence-mètre, un outil très utile pour contrôler les efforts avec ses capteurs plaqués sur le torse qui transmettent à la montre au poignet le niveau de pulsation cardiaque. Le cardiologue avait insisté, « le sport, c’est bien mais il faut savoir se surveiller après la quarantaine, le « cardio » est fait pour ça, surtout ne l’oubliez pas et restez entre 130 et 140 pulsations minute ». Jean-Marc s’élance, son objectif : le haut de la Butte Montmartre !
Il remonte la rue de La Chapelle vers le métro Marx Dormoy, tourne à droite rue Ordener et passe au-dessus des voies de chemin de fer menant à la gare de Nord.

Il se sent bien.

« Les gens ne mesurent pas les bienfaits d’une activité physique régulière. Et puis quelle aide lorsqu’on arrête de fumer ! Quand je pense que depuis trois semaines je n’ai pas touché une clope. C’est encourageant», se réjouit-il. A proximité de la mairie du 18e, il croise quelques personnes emmitouflées dans leurs vêtements. Elles sortent de la bouche de métro ou se hâtent d’y rentrer. Jean-Marc sourit. « Ils n’ont pas l’air d’apprécier l’hiver. Alors que moi, au contraire, je profite de cet air vivifiant ». Encore un coup d’œil sur la place Jules Joffrin, son église – son manège – son kiosque à journaux, virage à gauche, direction la rue Custine et les marches de la rue du Mont – Cenis… Il gravit la série d’escaliers, admirant au passage un bel immeuble en pierres de taille. Une petite pause, un petit coup d’œil sur la montre : 165 pulsations minute ! Il marche pour faire baisser le rythme cardiaque, puis il se dirige vers la rue Cortot. Au bout de quelques mètres, il reprend sa course d’un pas plus lent pour descendre la ruelle pavée au sol luisant par le reflet des lampadaires.

« Un vrai décor de carte postale», se dit-il.

butte4Il observe au passage plusieurs demeures avec jardin, traverse la rue des Saules, le temps d’apercevoir les vignes de Montmartre. Un parcours digne d’une visite touristique, il ne boude pas son plaisir… De la célèbre maison rose d’Utrillo en passant par une petite place où trône le buste de Dalida, le café l’Assommoir et le musée de Dali, le charme opère à chaque fois. Des lieux désertés de leur faune de visiteurs en cette heure matinale : sur le terre-plein de la place du Tertre, seul un homme boit son café au comptoir de l’unique bistrot ouvert, plus loin un agent des services municipaux nettoie les trottoirs. Jean-Marc poursuit sa course. Pour s’arrêter bientôt et déchiffrer une plaque : « Jean-Baptiste Clément 1836-1903. Héros de la Commune de Paris. Maire du XVIIIe (19 mars-25 mai 1871). Auteur du Temps des cerises ». « Eh oui, il y a eu des révolutionnaires dans le quartier », se dit-il. « Il ne faudrait pas que les Louise Michel et Compagnie reviennent dans le coin, ils ne s’en remettraient pas. Quand on pense que le Sacré-Cœur a été construit à la gloire des Versaillais… Il n’y a pas à dire, les curaillons seront toujours du même côté de la barricade ! Mais qui se soucie de toute cette histoire ? », songe – t- il avec tristesse et nostalgie.
Il s’apprête à prendre le chemin du retour. « Oh, et puis non après tout, je me sens vraiment très bien. Je vais continuer à courir un peu au milieu des ruelles de la Butte. Ensuite, je descendrai par les escaliers parallèles au funiculaire ». Au bout de dix minutes, Jean-Marc est sur le terre-plein du boulevard, entre la place Clichy et le métro Barbès-Rochechouart. Progressivement, il force son allure. Il croise deux joggeurs. Petit signe de tête complice. Parvenu rue Marx Dormoy, il réfléchit. « L’an prochain, je pourrai peut-être m’inscrire au semi-marathon de Paris et dans deux ans m’aligner sur le marathon. Pourquoi pas après tout, avec mon entraînement ! ». butte3Il est confiant, sur le point de boucler son circuit. Ni essoufflé, ni fatigué… « Plus que deux cents mètres, je vais allonger la foulée, histoire de me tester ». Jean-Marc prend de la vitesse, il tire fort sur les jambes et les bras. « Que de bonnes sensations, je me sens très bien. Allez, je suis presque arrivé, je pousse encore un peu plus ». Soudain une violente douleur, un cri !

Une main en haut de la cuisse gauche, le pied droit sur une plaque de verglas, torsion de la cheville et au final, lourde chute sur l’épaule…

– « Et bah mon vieux, tu n’y es pas allé de main morte. Un claquage à la cuisse, une entorse à la cheville et une épaule luxée ! « Tu as réussi ton coup », constate William, « combien de jours d’arrêt pour ta pirouette ? »
– « Six semaines et presque autant de rééducation », répond Jean-Marc, déclenchant les sifflements de l’assistance.
– « Bravo mon pote, tu as décroché le cocotier ! »
Les amis, invités chez Odile et Jean-Marc deux semaines après sa chute, n’en finissent pas de charrier leur copain.
– « Alors Odile, ce n’est pas trop difficile de s’occuper d’un mari handicapé ? », plaisante Stéphane. « Remarque, c’est un bon entraînement, si un jour il devient gâteux ! ». Jean-Marc connaît l’humour de ses amis. Il ne réplique pas, soupire et laisse dire. « Allez, ne soyez pas trop dur. Ce n’est pas aussi simple que çà pour lui », souffle Sophie, la compagne de Stéphane.

 
– « Ah, enfin quelqu’un qui prend pitié de moi ! Merci, Sophie ».

 
butte5– « Parce qu’en plus, il faudrait te plaindre », se moque William. « Monsieur veut jouer les grands sportifs. Monsieur attend la cinquantaine pour se mettre à la course à pied. Alors que la seule activité sportive de Monsieur, jusqu’à présent, c’était Roland Garros et Télé-foot dans son fauteuil »
– « Il faut l’avouer, c’est une drôle d’idée que d’aller courir comme ça la nuit, dans Paris. Et par des temps pareils », ajoute Virginie, l’épouse de William
– « Mais tu ne comprends pas, ma chérie, c’est un homme moderne notre Jean-Marc ! Un gars qui se lance des défis, il tente de dépasser ses limites pour vivre intensément »
– « Il est revenu à une existence plus conventionnelle », note Stéphane, « il invite ses copains un samedi soir autour d’un apéro et d’une bonne bouffe »
– « Odile, tu peux me servir un whisky, s’il te plait », murmure Jean-Marc à son épouse
– « Ah, tu as bien raison. A ta santé, mon vieux Jean-Marc, laisse tomber les privations de marathonien ! »
– « Fais attention, tout de même, le geste trop répétitif du buveur peut entraîner une tendinite du coude ». Éclat de rire général.

Jean-Marc se tasse dans son fauteuil, tire profondément sur la cigarette. Mi amusé, mi résigné. « Ce soir, ils ne vont pas me lâcher ».

Philippe Gitton

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1 commentaire

Classé dans Des mots et des maux

Une réponse à “A ta santé, Jean-Marc !

  1. Dom Etvoila

    Très agréable, cette très courte nouvelle de Philippe Gitton. Et puis cet esprit…. J’aime !
    Dom.

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