Avec le GIPAA, aveugles mais partageux

Au début des années 1970, est créé le « Groupement pour une Information Progressiste des Aveugles et Amblyopes », le GIPAA. Son objectif premier ? Fissurer la chape de plomb qui pèse encore sur l’information. Rapidement, d’autres activités se développent : voyants et non-voyants s’investissent ensemble pour un accès original à la vie politique, sociale et culturelle.

 

En 1971, trois militants communistes s’attellent à un sacré chantier. Aveugles tous les trois, ils décident de créer une revue sonore, « L’oreille gauche », pour populariser des idées progressistes. Des textes, principalement des articles de journaux, sont enregistrés sur bandes magnétiques puis sur des cassettes. Ce qui constitue pour un temps la seule revue de presse pour aveugles ! Par la suite, progrès des techniques oblige, le support devient le compact disc : les moyens changent, la finalité demeure. Chaque mois, plusieurs personnes se consultent pour retenir un certain nombre de « papiers ». La base de recherche est large mais bien orientée. Elle s’étend de l’Humanité à Libération en passant par le Canard Enchainé, Le Monde Diplomatique, la Nouvelle Vie Ouvrière et bien d’autres encore… La revue sonore des adhérents du GIPAA fut ainsi préservée au fil du temps.

GIPA2Une telle longévité pose toutefois question. Grâce à Internet et à l’essor de l’informatique, l’ouverture sur le monde est sans limite. Des sources d’informations, autrefois inatteignables, sont devenues accessibles. « L’oreille gauche » correspond-elle encore aux modes de vie d’aujourd’hui ? Les animateurs de l’association n’en doutent pas. D’abord parce que tout le monde ne possède pas un ordinateur et nombreux sont ceux qui ne maîtrisent pas Internet, ensuite l’exercice est bien plus compliqué pour les non-voyants et la consultation de documents est parfois payante. Enfin, et surtout, les responsables du GIPAA sont convaincus que la bataille des idées est plus que jamais d’actualité, aussi il ne peut être question de laisser les aveugles et amblyopes seuls dans leur coin.
Casser l’isolement, voilà la grande ambition ! Certes le GIPAA n’est pas seul branché sur ce créneau, par nature le monde associatif propose des activités pour inciter les gens à sortir de chez eux. Le GIPAA se distingue néanmoins par un souci permanent de rapprochement avec la vie sociale, le monde du travail. Ainsi des conférences sont organisées avec des syndicalistes, des personnalités au parcours marqués par l’humanisme telles qu’Henri Alleg, Albert Jacquard, Haroun Tazieff ou Henri Krasucki. Une conviction, cependant : pour s’ouvrir au monde, autant aller à sa rencontre !

GIPA1Accompagnés de guides bénévoles ou de conférenciers professionnels, les non -voyants entreprennent des visites d’usines comme celle de Renault Cléon. Certaines initiatives peuvent même paraître improbables. La descente de nuit dans le métro parisien en a constitué le plus bel exemple, les organisateurs ont été stupéfaits par le succès rencontré ! Plus récemment, les Halles de Rungis ont accueilli des groupes de visiteurs du GIPAA. En juin prochain, le centre de tri postal de Wissous, le plus grand d’Europe, est au programme. Preuve qu’une organisation en adéquation avec le handicap permet l’accès à la plupart des loisirs : visites de musée, projections de film, représentations théâtrales… Pas d’exclusive non plus, en ce qui concerne les voyages : des adhérents se sont rendus à Cuba, au Vietnam. Ils ont rencontré des associations de non-voyants mais ils ont également visité des écoles, des crèches, des usines. Des contacts placés résolument sous le signe de l’échange, puisque stylos, papier, blouses d’infirmière mais aussi matériel informatique étaient dans les bagages des touristes. Histoire de se sentir utile, en d’autres termes : être actif ! Une posture défendue par le GIPAA, y compris en ce qui concerne la culture. Le défi n’est pas simple à relever à une époque où le citoyen est avant tout considéré comme un consommateur.

Aussi, depuis quelques années, l’association organise des spectacles. Artistes amateurs voyants et non-voyants, membres du GIPAA, interprètent des chansons, jouent de la musique. Les concerts furent successivement consacrés à la chanson contestataire, à des hommages à Brassens ou à Ferrat, l’an dernier à la chanson humoristique. A chaque fois l’entreprise est couronnée de succès, pour une raison bien simple : le bonheur de partager un loisir, le plaisir de prolonger ces festivités autour d’un repas. En novembre 2014, la « ville en chanson » sera le leitmotiv du prochain concert…. Comme pour toute entreprise bénévole, la réussite d’une activité repose sur une bonne dose d’énergie, d’enthousiasme et de bonne humeur. Mais sans moyen financier, le cœur ne suffit pas. Il faut bien se débrouiller pour récolter de l’argent, faire preuve d’imagination. Le résultat des cogitations ? Éditer une carte postale en couleur et en relief ! Le bénéfice des ventes aidera à payer la réservation des cars pour les sorties ou la location de salles pour les concerts.
Pour le GIPAA cependant, il ne s’agit pas de produire un banal support publicitaire, ses concepteurs veulent en faire un authentique objet d’art. Autant pour les voyants que les non-voyants, le symbole d’une action concertée pour le bien-être commun.
Philippe Gitton

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Classé dans Pages d'histoire, Sur le pavé

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