Cyrano, François, Othello… et les autres !

Cette fin de saison théâtrale, à quelques semaines des trois coups d’Avignon, s’avère riche en réjouissantes surprises. Des classiques (Cyrano à l’Odéon, Othello à la Comédie Française, Macbeth au Théâtre du Soleil), mais aussi d’autres perles à découvrir… Tour d’horizon.

 

En écho au tragique de notre monde, les héros tragiques se donnent en spectacle en cette fin de saison ! De manière bien différente, cependant, que l’on s’appelle Cyrano ou Macbeth…

Co Théâtre de l'Odéon

Co Théâtre de l’Odéon

A ce nez disproportionné, qui l’enlaidit croit-il, le héros d’Edmond Rostand oppose la grandeur d’âme, à la beauté physique qui le fuit la beauté des sentiments ! Cyrano de Bergerac fait presque figure de héros contre son gré, à ceux qui se moquent et le raillent, il masque sous couvert de bravade sa vraie nature : un être sensible, ouvert à l’amour et à la poésie. Au cœur de son secret, au nom de son amour caché pour Roxane qui le confine à une solitude absolue, sur les planches de l’Odéon, Philippe Torreton en époustouflant Cyrano lance en fait un cri de révolte à tout le public : ne vous laissez pas enfermer dans les apparences, assumez chacun vos différences, beau ou laid vivez vos rêves jusqu’au bout ! Quitte à braver tous les imposteurs, tel ce Montfleury de pacotille qui, sous couvert de prestance et d’arrogance, souille et l’art et la beauté, et la poésie et Roxane… La mise en scène de Dominique Pitoiset, riche de belles trouvailles scéniques dont nous ne dévoilerons le secret, telle la fameuse scène du balcon, rend en fait toute son humanité au flamboyant mais tragique Cyrano. Don Quichotte des temps modernes, il nous offre sa mort pour nous inviter à vivre avec semblable panache.

Co Comédie française

Co Comédie française

Et de l’amour, il en est encore question avec Othello, la tragédie de William Shakespeare que Léonie Simaga met en scène au Vieux Colombier. Un amour, cette fois trahi et trompé, mais pas par qui l’on croit… Si Othello, le nègre beau de corps et bon de cœur (merveilleux Bakary Sangaré, d’origine malienne, dans le rôle-titre), est le héros tragique de l’œuvre shakespearienne, lui qui va tuer par jalousie son épouse fidèle Desdémone, il est un autre personnage central, incontournable, Iago son confident et garde du corps : haineux, raciste, démoniaque manipulateur… Alors, la vérité se fait rouge sang à la pointe du couteau d’Othello. Derrière l’humanité vacillante de notre monde, avance en fait masqué le tragique en chaque humain : préférer la haine à l’amour, la jalousie à la confiance, le mensonge à la vérité… « Rien de spectaculaire chez Othello », affirme donc à juste titre Léonie Simaga, sinon de donner à voir « la dislocation, la putréfaction » de notre monde et de s’interroger « sur cette effroyable aptitude qu’ont les hommes pour la haine de l’autre ». Le noir et le blanc, le blanc contre le noir : et si nous étions tous fils de bazanés ?
Pour le cinquantième anniversaire de son lever de soleil à la Cartoucherie, Ariane Mnouchknine lève le rideau sur Macbeth, un autre tragique shakespearien. Du célèbre auteur londonien, entre 1981 et 1984, la diva aux cheveux blancs a déjà monté Richard II, La nuit des rois, Henry IV. Pour s’emparer aujourd’hui, avec sa troupe bigarrée de plus d’une quarantaine de comédiens, de la figure de ce seigneur de guerre se transformant sous nos yeux en « saigneur » impitoyable de son roi et de ses sujets… Effets scéniques éblouissants dans la grande tradition du Théâtre du Soleil et de sa sorcière attitrée, tel ce chemin de pétales de roses devenant fleuve rouge sang, comédiens qui courent aux abris en tenue de combat réaliste, portrait féroce d’un Macbeth qui renvoie à la figure de tyrans fort contemporains : le tragique de notre monde a traversé les siècles pour afficher jusqu’à aujourd’hui sa cruauté et sa férocité ! Sans une quelconque lueur d’espoir à l’horizon : à ce soleil couchant, à l’heure de la célébration du centenaire d’une précédente apocalypse humanitaire, peut-être aurions-nous préféré qu’Ariane Mnouchkine, qui rompt le silence après quatre ans sans création, allume une nouvelle fois nos yeux à la flamme peut-être faible et vacillante, mais toujours vivante, d’un possible autre !

cyrano4Au tragique du quotidien, aux diktats imposés par les églises ou les tribuns, il en est d’autres qui prennent le parti d’en rire plutôt que d’en mourir… Tel François Rabelais, en son gouleyant « Traité de bon usage de vin » ! Non sur scène mais dans le foyer de ce bel écrin qu’est Le Ranelagh, ce texte méconnu de l’auteur de Pantagruel et de Gargantua est joliment orchestré par trois comédiens au sommet de leur art dans la dégustation de « La dive bouteille ». Entre lecture, musique et chant, ils nous convient à un authentique « requiem bacchusien », « une messe dionysienne » où Rabelais s’enivre à gorge déployée contre tous les poncifs de son temps : un revigorant plaidoyer en faveur de l’amour et du plaisir, de la liberté naturelle et du droit à la connaissance contre tous les obscurantismes. Et dans la même veine chansonnière et poétique, le spectateur déjà passablement ivre de joie se soûlera de bonheur à l’écoute de ce « Cabaret Georges Brassens » que Thierry Hancisse a concocté pour ces compères du Français. Des titres incontournables (La mauvaise réputation, Le gorille, Les amoureux des bancs publics…) aux moins connus (La ronde des jurons, Le bistro, La fessée…), dans une orchestration jazzy fort bienvenue, la troupe de la Comédie française prouve non seulement qu’elle sait chanter merveilleusement bien, surtout qu’elle sait mettre en mouvement et renouveler le genre musical sans fausse note.
Un pur régal, que les mélomanes auront à cœur de savourer aussi en compagnie de Pascal Amoyel dans « Le pianiste aux 50 doigts »… Le virtuose, Grand Prix du disque décerné par la société Chopin de Varsovie et lauréat d’une Victoire de la Musique en 2005, rend un bel et émouvant hommage à son maître, Georges Cziffra à l’occasion du vingtième anniversaire de sa mort. Un récital qui mêle l’interprétation des œuvres adulées par le gamin de Budapest à l’évocation des grandes heures de sa vie : un spectacle d’une rare intensité émotionnelle quand le mot et la note vibrent ainsi à l’unisson pour célébrer celui qui se voulait avant tout un homme libre, assis ou non devant son piano !

cyrano7Enfin, pour toutes celles et ceux qui osent s’aventurer en des terres lointaines et inconnues, qui préfèrent le nécessaire au superflu, la piste ensablée à l’avenue balisée, le vagabondage de la pensée aux certitudes affichées, empruntez la route des « Nomades » qui fait escale à la Cartoucherie avec cheichs et djellabas du Théâtre du Voyageur. Une expédition philosophico-poétique sur les pas des bédouins pour redécouvrir l’essentiel de notre humanité : la beauté du sable et des dunes autant que leur dangerosité, le spectacle inoubliable du ciel étoilé qui permet à chacun de croire qu’il en est une, la douleur de la gorge asséchée en l’espoir du puits pour se désaltérer… Sur des textes de Thesiger et Nietzsche, Ibn Khaldun et Deleuze, Chantal Melior conduit sa caravane, bêtes et humains, nous tous, jusqu’à cet oasis tant convoité où le dérisoire cède le pas à l’essentiel : la fraternité retrouvée, le pain partagé. Les amoureux du désert, et d’une existence sans frontières ni œillères, y retrouvent grandeur, chaleur et saveur, les autres y gagnent l’envie d’y goûter. Plus qu’un spectacle, un hymne à la vie ! Yonnel Liégeois

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