Prêtres-ouvriers, ces « Invisibles » travailleurs !

Jusqu’au 21 septembre en l’église St Sauveur de La Rochelle, s’exposent « Les invisibles », selon le titre de l’ouvrage du photographe Joël Peyrou. Des salariés parmi d’autres, discrets et souvent taiseux sur leur statut : ils sont prêtres-ouvriers ! L’évocation émouvante d’une rencontre inattendue avec des pères de l’Église qui se veulent frères au travail.

De prime abord, le contraste, le choc, l’incohérence selon le regard que pose le visiteur sur ces deux photographies qui se suivent, se ressemblent et, d’ordinaire, ne s’accordent pas… Une tranche de pain dans une soucoupe et un gros missel posés sur une table décorée de coquelicots pour la première image, peut-être des bulletins de salaire épars et un volumineux livre rouge estampillé « Code du travail » sur la seconde : cherchez l’erreur !
invisible2Auteur de la préface de ces étranges «Invisibles » de Joël Peyrou aujourd’hui exposés à La Rochelle, le romancier et cinéaste Gérard Mordillat ne manquait pas le rapprochement. « A y regarder de plus près, sur plusieurs clichés, on remarque ici ou là, posé sur une table un gros livre noir, une Bible ouverte ou fermée, épaisse comme une brique (…) Il y a aussi parfois un autre livre. Un livre rouge qui fait tâche, un livre presque aussi épais que la Bible, le Code du Travail. Un livre noir, un livre rouge (…) Par provocation, on pourrait avancer ici : noir comme la soutane du curé, rouge comme le drapeau des travailleurs », note l’auteur des « Vivants et des morts » ! A pareille juxtaposition, Antoine Brethomé en sourit cordialement dans sa moustache. Désormais en retraite, l’ancien ouvrier du bâtiment a entendu tellement de propos contradictoires sur sa double allégeance, aux gens d’Église et à ses camarades de travail, qu’il ne saurait s’en offusquer…
Avant même d’être ordonné prêtre en 1974, il travaillait déjà dans une entreprise de maçonnerie. Enfant de la campagne, il s’est ouvert au monde à l’heure du service militaire. Pour ne plus jamais le quitter, concevant son ministère sacerdotal au plus près des hommes, dans le quotidien des jours… « Cette expérience du travail que j’avais vécue, je souhaitais la poursuivre en devenant prêtre-ouvrier ». Un choix de vie qui rencontre un écho favorable au sein de sa congrégation religieuse et l’incite à poursuivre dans cette voie. « Pour être crédible, il ne faut pas y aller en touriste », précise Antoine, « un tel engagement se joue sur la durée, il nous faut assumer ce statut de prêtre et d’ouvrier jusqu’au bout ». D’où son engagement syndical, ses liens qui perdurent avec l’Union locale CGT de Terrasson en Dordogne… « BAUDIEREPour moi, il importait de rejoindre les hommes au cœur de leur quotidien, de faire miennes injustices et mauvaises conditions de travail. Vivre en fait ce à quoi nous invite l’Évangile : croire au Salut que prêche l’Église, c’est croire en la possible libération des hommes à travers leurs combats, c’est croire en la capacité de chacun à vivre debout ».

Des propos que partagent ses confrères et camarades Jean-Louis Rouix et Albert Mériau. L’un est ajusteur, militant à la CFDT et au MRAP à Trappes dans les Yvelines, l’autre retraité fortement impliqué un temps dans les dossiers juridiques à l’Union locale CGT du Blanc-Mesnil en Seine Saint-Denis, aujourd’hui surtout dans son amicale de locataires… Jean-Louis, l’ancien prof d’atelier, débuta son ministère dans des quartiers dits « difficiles » : les Minguettes à Vénissieux, Le Val Fourré à Mantes-la-Jolie. Pour, la cinquantaine sonnante, changer de parcours, connaître la galère de tout demandeur d’emploi, passer par la case bilan de compétences et décrocher, au final, une place d’ajusteur… « Mon ministère ? Je le considère tout à la fois ordinaire et extraordinaire. Au boulot, je me sens en parfaite osmose avec ce qui s’entend derrière le mot Création, avec la vie humaine au sens fort du terme. Ce partage de la vie ouvrière, cette proximité me place dans une certaine dynamique de l’Église où se révèle le sacré : c’est la vie qui est sacrée, c’est elle qui est le plus grand mystère, pas d’abord et seulement le pain posé sur l’autel ! ».
invisible1De nature optimiste et nourri des orientations du Concile Vatican II, le garçon assume son statut, même si parfois la solitude lui pèse dans cette vie en Église bien particulière. « D’où l’enjeu de me retrouver et de partager mon expérience avec toute la communauté des Prêtres-Ouvriers. J’aime bien le titre du livre, « Les invisibles ». Dans la boîte, on se présente rarement comme prêtre, ça vient naturellement ou pas dans les discussions, on est d’abord reconnu comme un travailleur, un collègue de boulot ou du syndicat. Nous sommes une présence discrète au monde : comme au temps de l’exil des Hébreux avec cette nuée, cette présence invisible qui les précède dans le désert ». Et Albert de confirmer en attestant qu’« un P-O n’affiche pas d’emblée les choses. On partage d’abord la vie, on noue des liens. Advienne ensuite ce que Dieu voudra… ». Et il en sait quelque chose, lui le militant souvent brimé, licencié puis réintégré à cause de ses engagements à la CGT… Ce qui le marque et l’a fait durer dans son choix de vie ? « La fidélité aux copains, le silence et l’écoute. Être P-O dans l’Église, c’est choisir un chemin difficile mais il est tellement enrichissant qu’il nourrit intensément ma vie de prière, alimente ma flamme intérieure »

Qu’ils s’appellent Antoine, Jean-Louis ou Albert, chacun fut sensible au film « Des hommes et des dieux ». Cette présence au monde sans prosélytisme, ce partage du travail, ce regard d’amour posé sur celui qui nous est proche, étranger ou différent : ils y reconnaissent un peu, beaucoup, passionnément de leur vie à l’usine, sur le chantier ou dans le quartier. De cette vie en communauté aussi, à leur manière : en « Mission ouvrière » avec les laïcs, jeunes militants de la J.O.C. (Jeunesse Ouvrière Chrétienne) ou adultes de l’A.C.O. (Action Catholique invisible3Ouvrière). Fraternité, solidarité, gratuité : trois maîtres mots dans l’histoire du mouvement ouvrier, trois maîtres mots dans le cœur de ces hommes d’Église en bleu de chauffe ! Si Antoine ne regrette rien de sa vie, il constate cependant avec une pointe d’amertume que peu de jeunes prêtres s’engagent aujourd’hui dans ce type de ministère. D’autant que les autorités actuelles de l’Église, tant en France qu’à Rome, ne semblent guère enclines à encourager ce type de vocation. « Et pourtant le travail, c’est sain, c’est saint ! Moi qui aie passé ma vie dans le bâtiment à travailler la pierre, je puis l’affirmer : la pierre est belle ». Sur les 350 prêtres – ouvriers identifiés comme tels dans l’hexagone, ils ne sont plus qu’une trentaine en activité : presque une race en voie de disparition !
Albert, certes, le confesse avec humour: son portrait, grand format devant l’affiche de la CGT du 93, a quelque peu fait jaser et causer dans les chaumières ! Pourtant, tous sont unanimes, ils sont fiers du travail photographique de Joël Peyrou : avec tact et discrétion, il a su capter dans son objectif gestes du travail comme moments de recueillement, coups de cœur comme instants sacrés de ces hommes d’exception, tant pour leur humilité coutumière que pour leur engagement fort dans la cité. A plein temps à l’écoute de leur dieu et des hommes, foi de travailleurs ! Yonnel Liégeois

En savoir plus
En 1943, les abbés Henri Godin et Yves Daniel publient « France, pays de mission ». Un livre au succès retentissant qui contribuera, sous l’impulsion du Cardinal Suhart et des théologiens Chenu et Congar, à la formation des prêtres-ouvriers. Jusqu’à leur condamnation par le pape Pie XII en 1954, et leur réhabilitation dans les années 70… Aujourd’hui, les P-O sont organisés dans une structure nationale implantée à Montreuil (93).

Des hommes debout
« Je n’aime pas les crucifix, c’est pour cela que j’aime les prêtres-ouvriers », témoigne Joël Peyrou, « leur Christ est debout, sa poignée de main fait mal, il vous regarde dans les yeux ».
Le photographe, spécialiste automobile, est totalement sorti de route avec ses « Invisibles ». Durant cinq ans, avec patience et distance, il les a côtoyés, ces sept prêtres-ouvriers au parcours si atypique. Dans leur vie au quotidien, sur les chantiers ou dans leur quartier, à l’église et à leur domicile. Un dialogue en vérité qui offre au final, outre la profondeur des regards croisés, de superbes images d’hommes au travail. D’étranges humains « Invisibles » qui rendent visibles tant une spiritualité incarnée qu’une classe ouvrière prétendument évaporée… Des hommes d’église qui ont marqué la vie de Joël Peyrou au temps de son enfance, des hommes debout, des hommes au travail qu’il retrouve aujourd’hui « comme les représentants d’une spiritualité à renaître, de luttes à réinventer ».
Assurément un album et une exposition qui rendent vivants et le travail, et les hommes qui le servent. « Joël Peyrou est attentif aux visages, aux mains, aux corps », souligne Gérard Mordillat dans la préface, « il est attentif aux matériaux, au béton, au bois, au verre, au métal qui sont les matières mêmes que travaillent ceux qu’il photographie ».

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Classé dans Documents, essais, Expos, installations

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