Le F.N., la catastrophe imminente

Pour quiconque entend garder la tête froide, la tentation est grande de relativiser le succès du Front national aux élections européennes. C’est fn2ainsi que bien des observateurs mais aussi nombre d’acteurs de la vie politique, avertis des lenteurs de l’Histoire et vaccinés contre les emballements de circonstances, soulignent avec force arguments les effets grossissants d’un scrutin massivement déserté par les électeurs. Soulignant que le FN recueille moins de voix aux européennes qu’il y a deux ans à l’élection présidentielle, dénonçant une nouvelle déferlante médiatique, ils ne voient dans la « victoire » de l’extrême droite qu’un trompe l’œil. Las, disons le, ce rappel à la « raison » ne nous semble plus guère de saison.

La brèche est en effet béante dans les classes populaires qui souffrent le plus de la crise mais qui, surtout, angoissent devant sa durée, le durcissement des politiques prétendument mises en œuvre pour la combattre et leurs conséquences prévisibles. Selon l’enquête Ipsos réalisée à l’occasion des élections, 43 % des ouvriers, 38 % des employés et 37 % des chômeurs ont ainsi voté pour le Front national. Soit davantage, pour chacune de ces catégories, que l’ensemble des partis de gauche pris au sens le plus large, de l’extrême gauche aux écologistes. La comparaison est saisissante et n’est guère atténuée par un autre sondage qui scrute, lui, la répartition des votes selon la proximité syndicale. Certes, les salariés qui se disent proches d’un syndicat sont moins nombreux que les autres à se laisser séduire par l’extrême droite, 25 % contre 34 %. Certes, le vote à gauche reste chez eux majoritaire, 48 % et 61 % pour les proches de la CGT, quand il est inférieur de 5 points au vote pour le FN chez ceux qui n’affichent aucune proximité syndicale. Reste que pour chacune des organisations le score de l’extrême droite est à la hausse comparé à celui enregistré au premier tour de la présidentielle. Il va de 17 % pour les proches de la CFDT à 33 % pour les proches de FO, le score des proches de la CGT passant quant à lui de 16 % à 22 %…

Autant dire que par temps de crise, le lien qui unirait les classes populaires à la gauche pourrait bien ne pas être aussi naturel et évident qu’on aimerait à le croire. La question n’est certes pas très nouvelle et nombreux furent les théoriciens de gauche qui tentèrent d’analyser ce phénomène. Qu’on songe à Gramsci qui, dans ses Carnets de prison, se demande pourquoi, alors que les conditions semblaient réunies en Italie au sortir de la 1re guerre mondiale pour que se déclenche une fn1révolution socialiste celle-ci avorta et fit place au fascisme. Quant à Bertold Brecht, dans son Journal de travail, il note, à la date du 26 mars 1947, qu’ « il vaudrait la peine de détecter sérieusement un jour les éléments de « socialisme » que le national-socialisme a fait opérer en les pervertissant ». Et d’ajouter, « Il n’y a pas d’autre façon d’expliquer son succès auprès de grandes masses ».

Cette insistance du dramaturge allemand sur la manière dont les discours politiques viennent façonner la subjectivité politique doit être prise au sérieux. Car ce sont bien les discours organisés qui produisent les catégories de perception, les manières de se penser comme sujet politique et qui définissent, au bout du compte, la conception que l’on se fait de ses propres intérêts et des choix électoraux qui en découlent. Construire des cadres théoriques et des modes concrets de perception politique de la réalité qui neutralisent les passions négatives à l’œuvre dans le corps social apparaît ainsi comme une tâche éminente du mouvement social. Pour reprendre langue avec ceux qui ne s’estiment plus représentés, offrir d’autres perspectives et esquisser un avenir pour ce qui pourrait s’appeler, à nouveau, la gauche. Jean-François Jousselin

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Classé dans Documents, essais, Sur le pavé

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