Jaurès, icône éditoriale

Au lendemain des commémorations du 100ème anniversaire de l’assassinat de Jean Jaurès, le constat s’impose : l’homme est devenu une icône éditoriale. Outre la somme de Candar-Duclert et « Le monde selon Jaurès » de Bruno Fuligny, sont parus en quelques années de nombreux ouvrages sur ce personnage de haute stature. Tant pour ses engagements politiques et sociaux que pour son humanisme.

 

 

Dans sa préface générale à l’édition des œuvres de Jaurès, en ouverture du premier tome paru en 2009, « Les années de jeunesse, 1859-1889 », l’historienne et présidente de la Société d’études Jaurès1jaurésiennes (SEJ), Madeleine Rebérioux, l’affirme haut et clair. « Il est fini le temps où, seuls, des militants chevronnés questionnaient Jaurès. Autour de lui se pressent aujourd’hui des chercheurs venus de toutes les sciences humaines : l’histoire et la sociologie, la littérature et la lexicologie, la science politique ».
Mieux encore, selon l’éminente et regrettée spécialiste, au Maghreb comme en Amérique Latine, en Chine comme au Japon, ils sont de plus en plus nombreux à s’approprier la pensée de cet internationaliste convaincu ! D’où l’enjeu et l’intérêt de publier, appareil critique à l’appui, non pas les œuvres complètes de Jaurès qui conduiraient à d’immanquables redites et redondances, mais l’ensemble des textes majeurs et fondateurs d’une pensée en perpétuel mouvement… « Une œuvre dont la connaissance est devenue indispensable pour tout travail sérieux sur la naissance de la modernité, une œuvre qui fait désormais partie du patrimoine de la France et dont se réclament les travailleurs, les chômeurs, tous les dominés », poursuit Madeleine Rebérioux en son verbe coutumier qui mêlait, avec talent et force persuasion, érudition et convictions, « une œuvre qui appartient aussi aux ingénieurs, aux intellectuels, au monde politique. Et, pour finir, à toute l’humanité ».

Ce premier volume, qui couvre les années 1859 à 1889 (sept autres sont déjà parus, l’ensemble en comprendra dix-huit), nous emmène donc sur les pas d’un Jaurès enfant, issu d’un milieu bourgeois désargenté mais aux profondes racines paysannes. Le monde rural est pour lui première référence. Brillant élève, il sera reçu troisième à l’agrégation de philosophie derrière Bergson ! Le jeune prof au lycée d’Albi l’affirme, c’est dès 1886 qu’il adhére de tout son esprit au collectivisme, pour les spécialistes le credo du futur tribun est à situer plutôt à l’heure de son soutien à la grève des mineurs de Carmaux. Peu importe, d’ailleurs, l’essentiel est surtout de déceler au fil des pages comment se construit, s’affine et se mûrit la pensée de Jaurès au fil du temps, des lectures et des engagements. S’il siège à la Chambre dès l’âge de 26 ans, c’est aussi un tout jeune leader politique qui essuie une défaite cuisante, son premier revers électoral quatre ans plus tard, en 1889 ! Avec des lieux qui balisent son parcours, des noms de villes qui s’enracineront durablement dans les mémoires ouvrières : Castres et Paris, Toulouse et Albi. À la découverte de ces écrits de jeunesse (allocutions de remise de prix, meetings électoraux, articles de presse, discours à la Chambre…), le lecteur éprouve un plaisir évident et un intérêt grandissant à lire cette pensée en train de se faire, jamais prisonnière de sa propre production, toujours réinvestie et réévaluée au contact de son quotidien et des soubresauts de l’actualité sociale et politique.

Avec ce petit chef d’œuvre d’art épistolaire paru le 15 janvier 1888, sous le titre « Aux instituteurs et institutrices » : une leçon de pédagogie dont nos gouvernants feraient grand cas de s’inspirer pour redonner du sens et du souffle à leur réforme de l’école primaire ! Un article rempli d’optimisme sur la force de créativité des consciences enfantines, sur leur Jaurès3curiosité illimitée, leur intelligence prête à s’éveiller à « l’effort inouï de la pensée humaine… Un article, parmi 1300 autres que l’on retrouvera dans cet incroyable et volumineux pavé, l’intégrale des articles de Jaurès publiés dans La Dépêche, de 1887 jusqu’à la veille de sa mort, en 1914 ! Plus qu’un gros bouquin au format imposant avec ses presque 1000 pages, un véritable trésor puisque nous est livré là un Jaurès dans l’intégralité de son parcours social, philosophique et politique. Un Jaurès dont la pensée chemine au plus près de l’instant, l’article de presse à lire le jour même, et pourtant un Jaurès qui marie verbe et plume avec un tel brio, une telle intelligence, une telle profondeur d’esprit et conscience politique que l’une et l’autre ne sont toujours pas périmés cent ans plus tard.

D’autres ouvrages, plus spécifiques mais tout autant jouissifs et Jaurès2pertinents, nous permettent aussi d’approfondir la personnalité de ce personnage à la stature unique, quoique à multiples facettes. Avocat et professeur à l’Institut d’Études politiques de Toulouse, Jean-Michel Ducomte nous offre ainsi le portrait d’un élu trop méconnu, « Quand Jaurès administrait Toulouse » : les interventions savoureuses du conseiller municipal, élu en 1890 mais démissionnaire trois ans plus tard au moment où il devient député du Tarn. À ne pas manquer ses déclarations, en juillet 1891 lors de la grève des employés des tramways et des omnibus toulousains… Rémy Pech, historien et ancien président de l’université de Toulouse-Le Mirail, nous invite, quant à lui, à partir à la rencontre du « Jaurès paysan » : un Jaurès trop souvent occulté, alors que lui-même se définissait comme un « paysan cultivé ». Des textes d’une rare acuité sur la désertification des campagnes, déjà, sur le dur métier de paysan où les producteurs de fruits et légumes d’aujourd’hui pourraient puiser à satiété pour illustrer la pertinence de leur combat… Enfin, Alain Boscus nous convie à mettre nos pas « Sur les pas de Jaurès, la France de 1900 » pour suivre les infatigables pérégrinations militantes du leader socialiste : du Havre à Marseille, du Nord au Midi, entre congrès et grèves, débat sur la laïcité et affaire Dreyfus…

Une année Jaurès, donc, fertile en pépites éditoriales à lire ou relire. Qui exigeront bien cinq mois pour en conduire la lecture à son terme : quand l’Histoire se conjugue ainsi avec Jaurès, on est encore loin du point final ! Yonnel Liégeois
À lire aussi : « Jean Jaurès, le rêve et l’action », par Dominique Jamet (Éditions Bayard, 170 p., 17€). « Jaurès : la parole et l’acte », par Madeleine Rebérioux (Découvertes Gallimard, 13€). « Jean Jaurès », par Jean-Pierre Rioux (Éditions Perrin, 326 p., 21€50).

 

Jaurès et la question sociale
Spécialiste du sujet, auteur des deux volumes à paraître sur la question dans l’édition des Œuvres de Jean Jaurès, Alain Boscus l’affirme d’emblée, « Jaurès a entretenu des liens serrés avec les militants syndicalistes de son époque ».

L’universitaire et ancien élève de Rolande Trempé, le spécialiste de l’histoire ouvrière des XIXème et XXème siècles, écarte d’emblée tout contresens possible sur la personnalité de Jaurès. « Il n’est pas fils d’ouvrier, c’est un enfant de la campagne, issu d’un milieu bourgeois. Jamais Jaurès ne reniera ses racines, il n’empêche, il sera très tôt sensible à la question et à la condition ouvrières ». Et l’historien de rappeler, dans « Jean Jaurès : la CGT, le syndicalisme révolutionnaire et la question sociale »(*), qu’au temps des Républicains on parlait « des » questions sociales, pas encore de « la » question sociale … « En 1890, Jaurès s’affirme socialiste et il se met à approfondir ce thème devant l’inefficacité du travail parlementaire à faire évoluer par la loi la condition ouvrière. Ne nous y trompons pas, cependant, outre sa découverte des écrits de Marx, Jaurès nourrit d’abord sa pensée des hommes et femmes qu’il rencontre, des événements auxquels il prend part : les grèves et conflits, tant à Albi, Carmaux, Graulhet ou Toulouse… ».

Si la naissance de la CGT en 1895 passe inaperçue à ses yeux, il en ira tout autrement au lendemain du congrès de l’organisation syndicale qui se tient à Montpellier en 1902 : à cette date, le syndicalisme sort de l’anonymat et Jaurès ne peut l’ignorer. De ce jour, il aura en permanence un regard rivé sur les trois forces en présence : le parti politique, le syndicat et le mouvement coopératif. « Quoique toujours en retenue face aux mouvements de violences et sur les modes d’affrontement entre ouvriers et patrons, Jaurès n’aura de cesse de chercher à comprendre. Très vite, il saisit que la violence ouvrière n’est en fait qu’une réponse, inappropriée et peut-être barbare certes, mais une réponse à une violence encore plus barbare, celle des patrons d’alors ».
Selon l’historien, Jaurès est avant tout un homme qui pense en marchant et en luttant. D’où cette forme de pensée propre à Jaurès, parfois déroutante pour le lecteur : une pensée toujours en mouvement et en questionnement, jamais bloquée dans les dogmes ou les idéologies… « Lorsqu’il use des mots génériques qui symbolisent la République, Jaurès est l’homme par excellence qui ne sépare jamais la théorie des faits, l’idée du concret. Parce qu’il ne nie jamais le poids des réalités sociales lorsqu’il parle de l’homme, il parle « vrai » et on peut dire sans se tromper qu’à sa façon il ajoute toujours l’adjectif au mot : la liberté vraie, l’égalité vraie, la justice vraie… Un homme conscient du poids des mots « classe » et « peuple ».
Jaurès, pour Boscus ? Un homme et une pensée à redécouvrir de toute urgence dans cette période trouble et troublée, tant pour le syndical que pour le politique, « un homme digne de figurer dans le panthéon ouvrier et syndicaliste ».
(*) Publié par l’Institut régionale d’histoire sociale, le livre d’Alain Boscus (87 p., 20€) est disponible au siège de l’IRHS Midi-Pyrénées.

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Classé dans Documents, essais, Pages d'histoire

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