Opéra sur l’Escaut

Entamé il y a cinq ans en prévision de l’ouverture du Canal Seine Nord Europe, le projet de l’association « Travail et Culture » poursuit son voyage : interroger les mutations du travail le long du fleuve. Nouvelle étape avec le spectacle « Opéra Escaut » bâti à partir de témoignages, de sons et de questions que soulève la transformation à venir du territoire.

 

 

Un opéra industriel, mêlant les sons et les paroles récoltés dans les entreprises qui longent l’Escaut, un chœur de 17 personnes, une mezzo soprano, un piano, Mozart et des accords de rock, le tout sur une péniche ? Le programme a de quoi intriguer. Direction Lille pour retrouver Sukran Akinci, chargée de projet à Travail et Culture (TEC) pour le Nord / Valenciennois.

L’ouverture du Canal Seine Nord Europe, prévue initialement pour 2017, prendra sûrement quelques années supplémentaires. Il faut dire que le chantier est d’envergure : relier l’Escaut au bassin parisien et

Co Thierry Nectoux

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aux grands bassins fluviaux de l’Europe du Nord-Ouest. Une centaine de kilomètres, partagés entre la France et la Belgique, à réaménager pour permettre la circulation de gros bateaux de 3000 tonnes. Un projet transfrontalier qui aura des conséquences tant sur l’avenir écologique, économique et social d’un territoire que sur sa physionomie.

Première étape, Tournai en Belgique où le pont des Trous pose problème quant à la future « autoroute » Seine-Nord. La beauté du vestige du XIVe siècle, avec ses deux tours majestueuses, exige d’être admirée de plus près. Achevé en 1329, le pont a déjà subi des transformations. Son arche principale, détruite durant la Seconde Guerre mondiale, fut reconstruite, mais pas à l’identique. Il fallut la surélever pour permettre, déjà, la navigation de péniches plus importantes. Demain, il faudra encore monter d’un cran pour permettre le passage de bateaux encore plus grands. Mais comment, sans défigurer le pont classé ? « Agrandir encore l’écartement central en déplaçant les arches ou contourner le pont. Ou alors, opter pour la solution imaginée par l’écrivain Jacques Jouet dans son Poulpe, « Cris de mes chats le dimanche », répond Sukran Akinci. Dommage, on ne l’a pas lu…

Midi sonne, c’est l’heure de la pause déjeuner prévue à quelques centaines de mètres du fameux pont. Nous nous engouffrons dans le quintinepremier restaurant ouvert, prêts à goûter la Quintine, la bière belge des sorcières. Alors, l’idée de Jacques Jouet ? « Radicale ! », sourit Sukran. Et de nous livrer les grandes étapes du projet « l’Escaut en devenir » de TEC-CRIAC, démarré il y a cinq ans. Il y eut d’abord un premier Poulpe, écrit par le fondateur de la collection noire, Jean-Bernard Pouy, « Cinq bières, deux rhums« , où un cadavre est retrouvé dans les immenses tas de ferraille d’une usine sidérurgique. L’écrivain en résidence accompagne le projet de Travail et Culture : « Interroger les représentations que les populations de ce grand territoire ont de l’avenir du travail. De l’habitant à l’élu, du salarié au retraité en passant par le chef d’entreprise et le syndicaliste… Tenter, par le travail artistique et culturel, de rendre compréhensibles ces visions dans ce qui les rassemble mais aussi dans ce qui les distingue, voire les oppose ».

Une pause cigarette à l’extérieur nous permet de voir l’écluse se lever pour laisser passer une péniche. Et Sukran de nous sécher en nous indiquant son gabarit. Mais bon, c’est un peu comme le Port Salut, c’est marqué dessus. Quoiqu’il en soit, on n’a pas fini de découvrir l’univers de l’Escaut. Les entreprises qui le bordent, les transformations à venir et toutes les questions que cela pose. Et puis, les métiers en mutation, de l’éclusier au manutentionnaire qui décharge les bateaux en passant par le marinier… Et là, un air de Boby Lapointe nous revient. « Mon père est marinier dans cette péniche. Ma mère dit : la paix niche dans ce mari niais. » Trêve de plaisanterie. En même temps, TEC fait appel à des artistes bien singuliers. Jean-Bernard Pouy et Jacques Jouet sont des adeptes de L’Ouvroir de Littérature Potentielle (OuLiPo), fondé en 1960 par Raymond Queneau et consorts. Aujourd’hui, c’est l’écriture d’un opéra industriel qui nous intéresse. Les artistes entament leur premier jour de répétition sur la péniche Rayclau, amarrée à Antoing, pas loin de Tournai.

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Pour s’y rendre, on longe l’Escaut par les chemins de halage. Rien de mieux pour admirer le fleuve, découvrir les fours à chaux, les entreprises qui le bordent comme l’immense cimenterie CBR qui s’impose maintenant sur le quai d’en face. A quelques mètres, la péniche Rayclau. Une structure métallique amène le courant pour mener à bien le spectacle qui se répète en bas. Présentation du capitaine en marinière, Michel, des musiciens Christophe Hocké et Arnaud Lefin, l’ingénieur du son Benjamin Delvalle et le metteur en scène et auteur du livret Christophe Piret. A la tête du 232 U (du nom de la dernière loco réparée dans cette ancienne gare de triage reconvertie en lieu artistique) ouvert en avril 2010 à Aulnoye-Aymeries (59), avec le Théâtre de Chambre Christophe multiplie depuis une dizaine d’années  les créations, en partant d’échanges avec les habitants et les salariés. Une démarche qui s’inscrit donc dans celle de Travail et Culture. L’opéra qui va se jouer, il l’a composé après l’exploration des usines – les Malteries Franco-Belges où l’on transforme l’orge, Sevelnord qui œuvre pour l’industrie automobile, la Fonderie Acierie de Denain… – et des rencontres avec les salariés.

Après avoir répété au 232 U, l’équipe s’apprête à le faire dans la péniche Rayclau, 55 mètres de long sur 6,5 mètres de large, dont l’intérieur a été aménagé pour l’occasion. A droite, le coin restauration avec cuisine et tables en bois, à gauche, une double allée de chaises pour les spectateurs et la scène au fond avec piano et guitares. La répétition va pouvoir commencer. Avant que les premiers accords ne démarrent, Christophe Piret nous explique un peu « Opéra Escaut », un opéra « industriel » avec des extraits de Monteverdi, Mozart, Haendel, des morceaux de rock, le chant d’un chœur composé de 17 personnes, cinq personnages, le tout avec les sons récoltés dans les entreprises par Benjamin. « C’est une réflexion autour de cette future autoroute fluviale, entre la nostalgie du passé et l’espoir du développement : quelles activités vont être créées, combien vont être détruites ? ». Et Christophe de nous énumérer les protagonistes : une femme qui s’oppose aux projets de développement d’un capitaine d’industrie, une autre qui prend la barre pour aller de l’avant tandis que dans la salle des machines, un ouvrier est partant pour l’aventure et un autre se tait, enfermé dans un mutisme depuis la grande grève de 1973. Le chœur, qui sera placé dans l’allée centrale, représente la masse populaire perdue et ballottée, « l’humain en face », comme le résume Christophe.

A la console, Benjamin Delvalle, l’ingénieur du son, nous fait écouter les montages des sons récoltés : réparations de loco, tests de voitures, bribes d’interviews, messages radio des péniches, ouvertures des écluses, fracas

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des concasseurs de la cimenterie voisine… Et la Rayclau tangue, tandis qu’une péniche passe et qu’un rayon de soleil se pointe. Christophe, au piano et Arnaud à la guitare entament un morceau de rock. Christophe dissémine sur la scène des lampes de chantier. L’opéra prend forme quand Mathilde Cardon, la mezzo-soprano, débarque pour donner de la voix. Puissante au point que le micro semble superflu. « Pur produit du conservatoire », plutôt habituée à chanter « Carmen », les airs de rock, la péniche et le micro, c’est une grande première pour elle. « Un acte militant » pour Mathilde, qui a eu la chance de rencontrer le psychiatre Christophe Dejours, après avoir travaillé avec son frère Olivier, compositeur. Fille d’une psychologue du travail, les problématiques à l’œuvre, elle les a côtoyées, même en tant qu’intermittente. « La musique, c’est notre propre chargement, notre bagage », explique le metteur en scène, « il est temps de renouer le dialogue entre le milieu artistique et le monde ouvrier ».
Lorsque nous quittons la péniche pour repartir sur Lille, un riverain vient s’enquérir de ce qui se passe sur la Rayclau. Sukran Akinci l’informe de l’opéra qui se jouera dans quelques jours et de la nécessité de réserver, vu les places limitées. « Il viendra sûrement », sourit-elle. On l’envie. Amélie Meffre
« Opéra Escaut », opéra industriel au fil de l’eau. Le 02/10 à 20h00 (Quai de Escaut Valenciennes Terminal, Saint-Saulve / Bruay-sur-l’Escaut), le 04/10 à 20h00 (Quai de l’entreprise Uneal à Haulchin), le 05/10 à 18h00 (Rue Magalotti, devant le lycée de l’Escaut à Valenciennes). Entrée 3€, réservation obligatoire : 03.20.89.40.60, sakinci@travailetculture.org

 

Le fluvial en question
« Il y a 50 ans, lorsque l’Escaut était encore « un ruisseau », il était escaut5délicat de faire naviguer des péniches de 250 tonnes. L’Escaut est aujourd’hui un moyen de transport moderne qui permet le transit de péniches dont la capacité de charge est cinq fois plus grande que ce qu’elle était il y a 50 ans. Quand nous arrêterons-nous ? » s’interrogeait-on en octobre 2011, lors de la conférence organisée par TEC. Face aux attentes et aux craintes suscitées par la future autoroute fluviale, les questions comme les réponses fusaient alors quant à l’aménagement du territoire, les entreprises, la population, le transport fluvial comme l’environnement. Représentants des entreprises, de la batellerie, spécialistes des transports, syndicalistes, habitants étaient réunis pour échanger sur « Le fluvial en devenir ». Les actes de la conférence nouvellement édités sont fort instructifs. Avec, en prime, un poème « pantoum » de l’écrivain oulipien Jacques Jouet, « Éclusiers & mariniers » : « C’est droit devant, la plupart du temps, la perspective sur l’Escaut (mais tout autre canal) comment se perdre ? En face, on est assis aussi mais plus immobile, c’est l’écluse, les boutons d’ouverture des portes (…) ». Encore une belle invitation au voyage.
« Le fluvial en devenir », Éditions La contre allée, 82 p., 10€.

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