A lire ou relire, chapitre 2

Essai, document, roman : nombreux sont les ouvrages qui offrent aux lecteurs de quoi nourrir leur imagination ou leur réflexion. Chantiers de culture vous propose sa sélection. Forcément subjective, entre inédits et réédition en livres de poche.

 

 

Alors que Mario Conde, son héros récurrent, a définitivement abandonné son commissariat de police de La Havane pour s’adonner à la recherche de Hérétiqueslivres anciens, Leonardo Padura nous gratifie toujours de romans tout aussi foisonnants, d’une écriture limpide et à l’intrigue finement ciselée. Pour preuve, ces « Hérétiques », roman noir d’un nouveau genre mais surtout véritable fresque historique qui nous plonge dans l’Amsterdam du XVIIe siècle jusqu’au Cuba contemporain…
L’objet du délit ? Un petit tableau de Rembrandt mis aux enchères à Londres en 2007 ! Depuis des générations, il se transmettait dans la famille juive d’Elias Kaminsky. Jusqu’à sa disparition en 1939, lorsque ses grands-parents fuyant l’Allemagne accostent au port de La Havane avant d’être refoulés par les autorités et de mourir dans les sinistres camps d’extermination. Valsant dans le temps, entre l’ère Batista et le régime castriste contemporain dont l’enquête de Condé est prétexte à nous en révéler la face cachée, le roman de Padura nous livre surtout une passionnante incursion au pays de Rembrandt à l’heure où un jeune juif brave les interdits de sa communauté pour apprendre la peinture. Entre excommunications religieuses, audaces et trahisons d’hier à aujourd’hui, le grand romancier cubain tisse surtout une ode à tous les amoureux de la liberté. Un vibrant hommage à ces « hérétiques » de chaque côté de l’océan qui refusent contraintes et diktats, qu’ils soient religieux ou politiques.
Et c’est encore dans un pays aux chaleurs tropicales, « Aux frontières de la soif », que nous entraîne la romancière haïtienne Kettly Mars. Au lendemain du séisme de janvier 2010, à l’heure où un fringant architecte et romancier à succès en mal d’inspiration abuse de fillettes réfugiées avec leur famille au bidonville de Canaan, livrées au plus offrant… Entre mal-être des uns et exploitation éhontée de la misère des autres, une quelconque rédemption est-elle possible ? Au-delà de l’intrigue amoureuse avec une journaliste japonaise, prétexte convenu au rachat du pédophile mondain, ce roman a surtout le mérite de nous décrire sans fioritures l’état avancé de délabrement d’un pays sous le joug de forces naturelles dévastatrices autant que d’élites ayant sombré dans un sinistre bataillondélitement des valeurs. Pauvreté matérielle des uns, misère morale des autres… Une double affirmation qui garde son sens à la lecture du « Bataillon créole » de l’écrivain martiniquais Raphaël Confiant. En cette année de célébration du centenaire de la grande guerre, il a choisi de nous conter le destin de ces antillais appelés à défendre le sol de la mère patrie… « Au pied de la statue du Soldat inconnu nègre, drapé en bleu horizon, un concours de désespérés attend ». Ils furent des milliers à s’enrôler pour aller combattre le Teuton dans la Somme ou la Marne, à Verdun ou dans les Dardanelles. Dans le concert des publications, sous couvert des « dires » de leur mère-épouse-sœur ou amante et des rares survivants de retour au pays de Grand-Anse, un regard foncièrement original et émouvant sur le traumatisme durable que produisit la « grande boucherie » jusque sous les tropiques.

Trois ans après « Le bloc », une plongée sans concession au cœur d’une France livrée aux assauts purulents d’un parti d’extrême-droite facilement identifiable, Jérôme Leroy poursuit sa descente aux enfers d’un pays à la démocratie minée par les officines à la solde d’un pouvoir occulte. « L’ange gardien » décrit avec minutie, sur un quart de siècle, ce délitement des services de l’État au profit d’une police parallèle, l’Unité. Son meilleur agent, Berthet, sait désormais trop de choses, il sait surtout qu’il est devenu gênant pour ses supérieurs, il doit être éliminé à son tour à l’heure où il se veut « ange gardien » de Kardiatou Diop, une jeune ministre noire et issue de quartiers populaires qui se lance dans la bataille électorale face à la présidente d’un parti extrémiste. Faire d’une icône de l’intégration une martyre, tel pourrait être le projet d’un pouvoir aux abois, plus prompt à renier ses idéaux qu’à tenir ses promesses de angecampagne… Leroy excelle, sous couvert d’œuvre romanesque, à décrire ce délitement d’une caste au pouvoir, quelle qu’en soit la couleur, enchaînée à des intérêts économiques et partisans, incapable de promouvoir ces valeurs héritées d’un temps où sens moral et combat politique marchaient de pair. La cause est noble, la démocratie en jeu, son « Ange gardien » à prendre d’urgence sous son aile…
Une lecture passionnante que d’aucuns poursuivront avec l’essai, fort bien documenté et singulièrement éclairant de Jacques de Saint Victor. « Un pouvoir invisible, les mafias et la société démocratique XIXe-XXIe siècle » nous décrit en effet la place grandissante que les prédateurs en col blanc ont acquis au fil du temps dans nos sociétés à la démocratie vacillante et au capitalisme flamboyant. Paradis fiscaux, marché de la drogue, blanchiment d’argent, scandales immobiliers, compromission des banques : tous les artifices sont bons aux criminels de métier, hommes politiques véreux, industriels et financiers sans scrupule pour déstabiliser l’ordre social et parasiter les rouages économiques… L’historien du droit et enseignant à l’université Paris VIII est catégorique, « l’esprit humain tarde à ouvrir les yeux sur une criminalité qui imprègne une société au point de la dominer ». Son propos est convaincant, il s’apparente à ces lanceurs d’alerte qui en appelle à la vigilance citoyenne et au sursaut démocratique. Outre le péril terroriste, au lendemain de la chute du Mur en 1989 et du 11 septembre, qui allait constituer pour beaucoup la principale menace extérieure pour le monde libre, Jacques de Saint Victor a l’insigne mérite de décrypter avec talent ce mal invisible qui ronge les états de l’intérieur. « Nous sommes arrivés à un tournant majeur dans l’histoire du capitalisme et de la démocratie qui met à mal nos illusions naïves ».

Au réveil citoyen auquel nous convie l’auteur précité, répond comme en écho le « Femme, réveille-toi ! » d’Olympe de Gouges. Sous ce titre femmeprovocateur, l’universitaire Martine Reid nous livre quelques textes forts de la pasionaria qui périt sur l’échafaud en 1793 pour la publication d’écrits jugés antirévolutionnaires par Robespierre. De sa « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne et autres écrits », le lecteur en retiendra surtout son combat sans faille, jusqu’à la mort, en faveur de l’égalité entre les sexes. Un propos qui n’a rien perdu de son actualité au regard de la place que nos sociétés à dominante masculine concèdent aux femmes, tant dans le monde du travail que dans les rouages sociaux, économiques et politiques. A croire que l’homme contemporain, paradoxalement, a peur de cette plus que moitié de l’humanité qu’il a qualifiée de faible, dès qu’il s’agit de partager responsabilités et compétences confisquées de longue date sur la base de fallacieux présupposés idéologiques et psychologiques… Un opuscule d’un prix léger mais au riche contenu, au même titre que les ouvrages de la collection « Petit éloge » signés d’auteurs reconnus, tels Eric Fottorino, Patrick Pécherot, Martin Winckler, et bien d’autres, qui nous livrent avec humour parfois, passion toujours, leur amour de la bicyclette, des coins de rue ou des séries télé…
D’une autre nature, les essais remarquablement instruits de Laetitia Van Eeckhout et Christophe Boltanski, « France plurielle » pour l’une et « Minerais de sang, les esclaves du monde moderne » pour l’autre. Une radiographie approfondie de cette supposée France « black-blanc-beur », minerail’énoncé de quelques vérités sur une République qui a failli à ses engagements d’intégration à l’égard de ses populations immigrées, un appel à la mobilisation  afin que notre pays cultive enfin la richesse de sa diversité. Et qu’il cesse par la même occasion de faire des enfants du Congo ou d’ailleurs des proies faciles du post-colonialisme. Usant et risquant leurs vies au fond des mines de cassitérite pour le seul bienfait de nos téléphones portables et téléviseurs… Une enquête périlleuse, des mines du Nord-Kivu aux tours de la Défense, sur les chemins viciés de la corruption politique, industrielle et financière.

En clôture de ce nouveau chapitre littéraire, trois livres s’imposent de par leur facture. Trois ouvrages écrits par des hommes de théâtre, trois plumes magnifiques dont le propos dépasse amplement l’étroitesse de la scène… D’abord les « Carnets d’artiste, 1956-2010 » du regretté Philippe Avron, fabuleux conteur et passeur d’histoires, compagnon de route de Jean Vilar. Une sélection de textes, picorés sur 50 ans d’écriture où affleure, entre succès et doutes, la profondeur d’esprit d’un artiste-citoyen à retrouver dans la plénitude de son art lors de la captation de « Montaigne, Shakespeare et moi », son ultime spectacle. « Géographie française » nous livre le périple d’un enfant, fils d’immigrés polonais, au cœur de la tourmente et de la débâcle des années 40, au cœur surtout de la déportation ou de la clandestinité pour les juifs de France. Avec force émotion et une mémoire à fleur de peau, Gabriel Garran, le futur metteur en scène et fondateur du Théâtre « La Commune » d’Aubervilliers puis créateur du TILF (Théâtre international de langue française) nous livre ses fragments de jeunesse Couv.En_fin_de_droits_pourlesitequi le marqueront à tout jamais. En errance sur les routes de l’hexagone, un bel hymne à la vie, à la révolte et à la liberté de tout temps menacées et sans cesse à reconquérir.
Quant au breton Yvon le Men, poète et diseur de poèmes, c’est bien sûr en vers qu’il chante sa douleur et sa souffrance des temps modernes. Celles d’un homme dont la vie bascule lorsque Pôle Emploi lui annonce qu’il est radié du régime des intermittents du spectacle et qu’il se doit de rembourser des années d’indemnités. Le cri d’un homme au métier bafoué face à l’absurdité d’une administration sourde aux plaintes de milliers d’autres auxquels on prédit des contrôles renforcés… Le bon droit ne fait pas bon ménage dans les arcanes d’une bureaucratie aveugle et bornée. « En fin de droits » est en fait une originale « histoire en vers et contre tout », le cri d’un travailleur du Verbe qui sait ce que veut dire pauvreté et précarité pour les avoir expérimentées, des souvenirs qui lui remontent au cœur comme la marée. Naviguant entre émotion et dérision, illustré des dessins de PEF, un long poème à clamer seul face à l’adversité ou en brigade poétique, à la Prévert du groupe Octobre, devant toutes les usines à chômage. Yonnel Liégeois

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Classé dans Documents, essais, Littérature, Rideau rouge

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