Et Eleonora devint Billie…

Fascinée par le destin hors norme de l’artiste, Christine Pouquet met en scène la vie de Billie Holiday. « Neige noire » ? Une évocation sensible et originale, du 11 au 13 février à la MPAA (Maison des Pratiques Artistiques Amateurs de Paris), de celle que Lester Young baptisa Lady Day.

 

 

D’emblée, nous sommes plongés dans un décor insolite : des parois faites de valises et malles empilées, dont certaines s’ouvriront malicieusement pour servir des astuces de mises en scène ! Pour l’heure, c’est une adolescente de treize ans que nous découvrons Billie3sous les traits de Samantha Lavital.

Abandonnée dans un train avec une pancarte autour du cou indiquant son identité, Eleonora Fagan, et le but du voyage, New-York… Elle y rêve de retrouver sa mère Sarah et un certain Clarence Holiday, musicien, ce père inconnu et parti avant sa naissance, le 7 avril 1915. Intervient ensuite un personnage masculin, interprété par l’excellent Philippe Gouin. Il est tout à la fois le narrateur-fil conducteur de la pièce et une foule de personnages qui évoqueront les étapes dramatiques de la chanteuse. Dans une scénographie élégante et subtile où se mêlent théâtre, chant, danse et burlesque.

Confiée à des parents de la famille, très tôt la petite fille connaît la maison de correction. A l’âge de onze ans, elle subit l’irréparable : un voisin abuse d’elle avec, sans doute, la complicité rétribuée de sa propre mère… Celle-là même qui l’a prise avec elle dans le bordel où elle travaille à New-York. Déjà, l’adolescente met tout son instinct de survie dans le désir de chanter. Plus qu’un désir, un besoin… « Je ne suis heureuse que quand je chante », confessera – t – elle plus tard. Pour l’heure, c’est à Brooklyn qu’elle débute en adoptant pour la scène le nom de son père avec, en guise de prénom, son surnom « Bill » féminisé. Remarquée par un producteur, elle enregistre alors à plusieurs reprises avec Benny Goodman et surtout avec son musicien préféré, Lester Young, avec lequel elle noue une tendre amitié : c’est lui qui la baptisera « Lady Day » !

Photo Loïc Seron

Photo Loïc Seron

L’époque n’est pas tendre en Amérique pour une jeune femme métisse : Billie subit toutes les discriminations dues aux préjugés envers son sexe et sa couleur de peau… La pire des humiliations ? Un soir de 1937, alors qu’elle se produit avec Count Basie. Billie a un teint très clair, qu’elle doit au colon blanc qui a engrossé une quinzaine de fois son arrière-grand-mère noire. Or, les lois ségrégationnistes ne permettent pas qu’une « blanche », ou qui pourrait être perçue comme telle, joue avec un orchestre noir. On lui impose de se noircir le visage, alors même qu’on lui refuse l’accès aux hôtels « réservés aux blancs » : un comble !
En perpétuel porte-à-faux, la jeune femme ne se résigne pas et chante sa révolte dans « Strange Fruit », une chanson créée en 1939 en réaction au lynchage des noirs. Sa vie sentimentale, marquée par le viol initial et la prostitution, n’est pas plus harmonieuse puisqu’elle subit la brutalité de ses amants et maris… Double maltraitance, de la société et des hommes, une explication sans doute à son addiction aux stupéfiants qui la conduit en prison à plusieurs reprises, dégrade sa voix et sa santé : elle ne survit que quelques mois à son ami Lester Young, elle s’éteint en 1959 à l’âge de 44 ans…

Photo Loïc Seron

Photo Loïc Seron

Pour la trame de son spectacle, « Neige noire », Christine Pouquet s’est largement inspirée des mémoires de la chanteuse, « Lady sings the blues », en y ajoutant judicieusement quelques éléments fictionnels et un heureux cocktail d’humour et de cocasserie. Sa mise en scène est remarquablement servie par les deux interprètes. Samantha Lavital prête sa fraîcheur de jeu, sa plastique et sa voix à Billie, son partenaire Philippe Gouin se révèle aussi à l’aise dans le texte parlé que dans les parties chantées, avec d’impressionnants talents de danseur.
Un très beau spectacle qui mêle intelligence et émotion, illustrant assez bien les propos de Françoise Sagan sur Billie Holiday : « C’était une femme fatale, dans le sens où la fatalité s’en était prise à elle dès le départ pour ne plus la quitter ». Chantal Langeard.

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Classé dans Musique et chanson, Rideau rouge

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