Daniel Forget, le cirque et la cité

« Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » de Daniel Forget, nouvellement paru aux éditions de l’Atelier, raconte la genèse d’une structure, éducative et créative, dont l’histoire conduira  à l’inauguration d’un cirque « en dur » à Bagneux en 2015. Nous sommes en Ile de France, tout près de Paris.

 

 

Bagneux ? Une de ces banlieues que les politiques de la ville désignent trop souvent de « zones » difficiles, prioritaires ou urbaines sensibles. Nous acceptons trop nous-mêmes ce langage stigmatisant qui porte l’abaissement. Eh bien non, ce coin de banlieue, la cité des Cuverons dans le quartier des Blagis, Cirque2relève pour nous de l’appellation non contrôlée de quartier exceptionnel ! Nous le couronnons ainsi après avoir lu « Le plus petit cirque du monde, une aventure humaine » où se produit un miracle, c’est-à-dire quelque chose d’inattendu qui surgit de l’aléatoire de « succession de rencontres, d’émerveillements, de discussions, d’interrogations, de conflits » et qui résulte pourtant d’une volonté commune inextinguible, d’un désir, de l’obtenir ! Un équipement circassien va naitre de cette conjonction.

Dans cette périphérie, mais ouvert sur tout l’environnement, noué à l’espace urbain de la localité, enkysté dans les grandes barres construites dans les années 1960, articulé au territoire régional plus large encore dont il participe, émergent aujourd’hui les fondations d’un cirque. Ce lieu si singulier, si particulier est ainsi celui de l’art le plus universel qui soit.

Là s’invente une action artistique et poétique, celle du cirque « ontologiquement » Cirque4populaire depuis la nuit des temps, qui sécrète sa toile, forme politique de rassemblement sans exclusive. Une telle composition ne se décrète pas administrativement. L’amalgame prend dans un mouvement, dans une marche… Des décisions, des appuis publics, institutionnels, il en faut et il y en aura, mais il faut surtout une idée juste de ce qu’on veut artistiquement et qui donne pugnacité irrésistible au vouloir commun qui se l’approprie et le modèle.
Mais alors, reprenons le livre qui nous conte l’aventure du « Plus petit cirque du monde » communément surnommé le « PPCM ». C’est une toute petite histoire, minuscule même, sans aucune prétention, simple comme bonjour. Nous la lisons, le regard écarquillé comme celui des enfants émerveillés au cirque, tiens justement. Et c’est pourquoi elle pourrait bien se révéler pour le lecteur d’un très grand intérêt, et souhaitons-le, d’une grande puissance de contamination. Elle s’offre à nous comme une poignée de mains cordiale, généreuse. Elle nous lave des pensées de certitudes et de systèmes désabusées, pessimistes ou défaitistes qui annoncent la fin du monde pour demain ! Ronchonnes quoi… Elle nous réconcilie avec le possible, voire avec l’impossible, avec l’audace d’agir, l’envie de bouger son corps, de danser, de rencontrer, d’échanger.

Nous embrayons là avec le moteur de l’utopie sur le vaste monde, le Cirque6merveilleux, l’enfance, le passé et l’avenir rendu présents. Le mouvement des astres ! Le ciel est en bas, la terre au ciel. L’espace est renversé. Nous ne baissons pas les bras, nous les tendons, les levons. Comme des séraphins, nous descendons et montons avec grâce le long de fils d’or. Nous ne sommes pas beaux, nous le devenons. Nos yeux sont des astérisques. La mort-même ne fait plus peur aux enfants que nous sommes. Voilà pourquoi nous sommes invincibles. Nous nous envolons. Nous jonglons avec culot. Nous avons tous les culots d’ailleurs. Nous marchons sur les mains. Bref, le cirque est bien la métaphore de ce livre qui retrace la fondation de celui qui se qualifie ici d’être le plus petit du monde. Manière de dire sa grande âme. Éloge de la faiblesse qui, au cirque, devient la force. Le fort perdant toujours. Ou alors sa force est dans la ruse, le malin, le souple, le délié, le naïf, le vrai naïf, pas le niais. Celui qui cultive la naïveté, triomphant toujours.
Ce livre ? Un fatras d’actions, oui parce que, comme le dit Péguy, un fatras vivant est mieux qu’un ordre mort. Pour dire autrement, c’est dans de telles entreprises entremêlées que se cherche un peuple, que se reçoit des exigences d’inouïes diversités. Ainsi, assurément, on qualifie et cultive l’homme dans le pauvre et l’on s’apitoie moins sur le pauvre dans l’homme.

Fatras oui, parce qu’on est au plus proche du vivant et que le vivant est fatras, pas Cirque5système. C’est relaté avec tellement de clarté d’écriture, une langue si simple et si sûrement établie que le sens se fait, se fouille, s’ajuste. Fatras peut être, mais enfin l’auteur sait ce qu’il veut et dit précisément l’aventure qu’il brûle de propager avec ardeur.
Fatras surtout, car l’aventure de ce cirque est tout, sauf linéaire. Son histoire n’était pas écrite d’avance. On n’avait d’ailleurs pas nécessairement l’idée même d’être en train de faire une histoire, alors de l’écrire, vous pensez bien ! Savoir où il allait ? Quand l’auteur, acteur principal de l’entreprise, a fait les premiers pas, il ne le savait pas… Pourtant, il n’était pas dans l’errance des convictions. C’est un homme de désir. Il a marché et jonglé seul, ou presque, puis ensuite à quelques-uns. Pas de protocole qui donne le but, pas de préalables ni de normes préétablies. Marchez et vous trouverez. Les idées justes viennent en marchant, voilà ce que montre ce livre ! On marche comme un équilibriste, jonglant avec les évènements, avec les forces, les tissant, les renversant, les détournant quand le vent est contraire. Quand on voit quelques photos de l’architecture, le livre en présente, ce cirque est un bateau, matures, voiles. On monte des constructions jusqu’au ciel, comme les maçons dans le temps à la corde à nœuds montaient en chantonnant dans le ciel par dessus le toit des immeubles, ou les lignards…

Un seul moteur utopique : le cirque. Le cirque comme structurant les personnes, Cirque3artistes et pédagogues, le cirque est école. Et ici aussi, au fond, tout a commencé par la transmission, par la création d’une école circassienne inspirée de celles que sait forger l’éducation populaire. L’auteur se revendique très explicitement de cette famille active. En quelques pages, il inscrit sa réflexion dans l’histoire de l’éducation populaire dont il esquisse, avec beaucoup de justesse, l’histoire riche et complexe. Tout le monde peut faire du cirque, à condition de se former, « ce qui implique de dépasser l’apprentissage autodidactique », de s’allier l’apport de professionnels motivés qui « transmettent leurs compétences pour améliorer la technicité, l’aisance par rapport au public ». Pas des spécialistes étroits, des spécialistes en partage de savoirs : faire entrer dans la danse, dans le mouvement d’ensemble.
Bref, on joue de tout ! Et en marchant, à chaque étape, l’enthousiasme gagne, les idées viennent, les projets se consolident et s’affinent, des forces s’agrègent, de nouvelles solidarités actives se trament, des élus ou responsables politiques apportent le concours indispensable des collectivités au mouvement dont ils voient comment il « qualifie la vie et le bien-être de tous ».

L’origine de la passion de Daniel Forget ? Elle est d’abord à chercher dans cette « Cirque7mémoire de famille » avec, par exemple, ce grand-père, ami des artistes, également musicien amateur, peignant lui-même des roulottes Porte Brançion, là où passe actuellement le périphérique et où étaient les fortifs. Naissance de cette conviction en cet alliage étonnant de la culture populaire et de l’art exigeant mais jamais élitiste, modelant (pas modélisant) le politique. Il y sera fidèle toute sa jeunesse où, malgré une scolarité difficile – ce qui interroge collatéralement sur l’école ! -, il se frottera aux plus grands poètes. Compte aussi, dans l’expérience, son engagement de délégué syndical CGT à la RATP (machiniste, réseau ferré, ligne 10). En « bonus », il nous offre quelques délicieuses lignes enthousiastes de stratégies artistico-syndicales gagnantes, intelligentes, actives. Daniel Forget sait jongler. Jean-Pierre Burdin

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Classé dans Littérature, Sur le pavé

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