Claire Lasne et ses « Trois sœurs »

Des « Trois sœurs » de Tchekhov mises en scène par Claire Lasne Darcueil au « Novecento » de Baricco interprété par André Dussolier, une même ligne conductrice : le rapport au temps qui passe, douloureux, nostalgique ou festif. Sur grand écran pour la première, en musique pour le second, une totale réussite ! Sans oublier une autre pépite scénique, « Jacques Prévert, le joyeux inventaire », sur les planches du Ranelagh.

 

 
Quand Claire Lasne Darcueil fait son cinéma, les planches du théâtre en tremblent d’émotion ! Une seule image traduit à la perfection le bonheur éprouvé à retrouver l’univers tchekhovien : la main de Verchinine sortant de la toile pour effleurer les doigts de Macha sur les planches, la tendresse du geste, la beauté de l’amour ainsi exprimé, tout fait sens dans cette mise en scène à hauts risques, au final maîtrisée à la perfection… La nouvelle directrice du Conservatoire national d’art dramatique de Paris a le don de nous ravir à chacune de ses créations, ses « Trois sœurs » n’échappent point à la règle !

Et pourtant, le pari était osé, la scène pèche trop souvent par l’accumulation claired’artifices et d’accessoires pour masquer son vide de sens, au point d’en lasser fréquemment le spectateur. Il est vrai que Claire Lasne Darcueil connaît si bien son Tchekhov que nous ne sommes pas loin de penser, de son regard amoureux toujours embué de tendresse pour l’univers des « gens de peu » ou blessés par l’adversité, qu’elle pourrait bien être l’une des trois sœurs du grand dramaturge et poète russe : Irina, Macha ou Olga ? Peu importe, depuis 1995, la metteur en scène s’est promis de monter l’intégralité de l’œuvre de l’écrivain. Déjà, entre quatre murs, sous chapiteau ou en plein air, Platonov, Ivanov, La demande en mariage, L’homme des bois et La mouette : toujours un ravissement ! Certes, elle a élagué le texte des « Trois sœurs » pour la bonne cause : sur la scène ne sont présentes que les héroïnes féminines, à l’écran les hommes qui leur donnent la réplique.

Ainsi mis au premier plan, les portraits de femmes deviennent lourds de sens et de profondeur, leur vague à l’âme et leurs questionnements sur l’irrémédiable fuite du temps, et de l’amour, n’en prennent que plus d’épaisseur. C’est beau, c’est fort, c’est émouvant, comédiens et comédiennes, de longue date compagnons de route de la grande dame par le talent, envoûtent le public de leur lumière intérieure ainsi projetée au devant de la scène ou de l’écran. Mêler ainsi théâtre et cinéma, une prouesse totalement aboutie, un chef d’oeuvre.

 

Et la nostalgie nous étreint encore à l’évocation du « Novecento » d’Alessandro Baricco adapté, mis en scène et interprété par André Dussolier. Nous le savions grand acteur au cinéma, nous le retrouvons grand comédien au théâtre ! L’histoire ? Celle d’un enfant, né et abandonné sur un navire de croisières, qui de toute son existence ne quittera jamais le bord pour devenir un pianiste talentueux, Dussolieradulé du monde entier… Au cinéma de Claire Lasne Darcueil, se substitue ici la musique d’un orchestre de jazz. Et les mots et les notes de se marier dans un subtil et merveilleux concert, Dussolier le comédien, crinière blanche balayée par les embruns, dansant sur les partitions d’Elio di Tanna le pianiste, frêle esquif balloté par les flots.
Musiciens et comédien réussissent une véritable prouesse, baignant le public de vagues d’émotions et de nostalgie, rendant crédible d’un chapitre l’autre l’émouvant récit que nous conte l’italien Alessandro Baricco, nous conviant ainsi avec conviction, plus tard, après, à nous (re)plonger dans la lecture du livre pour prolonger saveur et profondeur de l’émotion éprouvée à la représentation.

 

En deux temps et trois mouvements, comme dans une symphonie classique mais par la seule magie du verbe cette fois, nous voilà au final embarqué dans un fol et « Joyeux inventaire » à la Prévert ! Il est bel et bon parfois, surtout en cette fin d’année guère encline à l’émerveillement, de repeindre la vie en couleurs et de se faire poète, l’espace d’un instant, petits et grands.. C’est la gageure proposée par un trio gagnant (Marie-Madeleine Burget, Anne Plumet et Tristan Le Doze) sur les planches du Ranelagh.
Une petite bande singulièrement déjantée qui, sous le registre de la joie prévertde vivre et de l’humour, allument les bons mots et « Paroles » du grand Jacques au point de nous convaincre de prendre des vessies pour des lanternes, « une coquille de noix pour un bateau » et « un bateau pour un oiseau »… Les enfants en raffolent, de plein pied en osmose avec ce qui se joue et se chante sur les planches, les parents et les grands avec un égal plaisir parfois masqué sous prétexte de sauver leur dignité et leur maturité ! Et pourtant, Prévert nous l’affirme à longueur de poèmes, sauvegardons notre âme et la sagesse de l’enfant, même si le poète est souvent exécuté en ces temps troublés, plutôt que de tuer ne cessons jamais de tutoyer la vie pour mieux la sauver. « Il faudrait essayer d’être heureux, ne serait-ce que pour donner l’exemple », affirmait celui qui voyageait dans la lune et n’hésitait point à partir à la pêche à la baleine par tout temps. Cancre peut-être, mais qui savait faire le portrait d’un oiseau.

Un original spectacle de poésie pour les 7 à 77 ans, un authentique « Bain de soleil », ne le ratez pas, c’est si rare dans les frimas de décembre !

Yonnel Liégeois
A ne pas manquer, pour finir l’année en beauté ou démarrer 2015 sous la belle lumière des projecteurs : « A mon âge, je me cache encore pour fumer » de Rayhana à la Maison des Métallos, « Georges Dandin » de Molière mis en scène par Hervé Pierre au Vieux Colombier, « Chassez le naturel » interprété et dansé par l’inénarrable Jacques Bonnafé, « Les palmiers sauvages » mis en scène par Séverine Chavrier et « Ajax/Qu’on me donne un ennemi » orchestré par Mathieu Bauer et magnifiquement interprété par André Wilms.

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Classé dans Littérature, Musique et chanson, Rideau rouge

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