Cultivons l’an neuf…

En ces heures de fête, à quelques jours de la nouvelle année, Chantiers de culture vous propose sa sélection de romans, documents, beaux-livres et DVD. Forcément partielle et subjective, à s’offrir ou à offrir.

 

 

D’aucuns rêvent d’un bel objet culturel à offrir ou s’offrir en ces jours de fête ? Bruno Fuligni l’a écrit, pensé et imagé pour eux… D’un œil avisé, il a fureté dans les travées des Archives Nationales pour tomber en arrêt devant un énigmatique coffre au nom prédestiné : « Panthéon » ! Celui qui renfermait, de la 3ème République jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les dossiers chauds du ministère de l’Intérieur sur diverses personnalités et célébrités. De Jaurès à Trotsky, de Landru à Stavisky…
Magnifiquement illustré, ouvrage de grand format, « Secrets d’État, les grands dossiers du ministère de l’Intérieur / 1870-1945 » se lit tel un passionnant roman policier. Et pour cause, d’un chapitre à l’autre, bruno1le lecteur découvre combien les fins limiers de la République, les « R.G. » de naguère, excellaient dans l’art de marquer à la culotte les figures, politiques ou mondaines, de leur temps. De la petite à la grande histoire, d’une étiquette de fromage qui annexe la Corse à l’Italie en 1930 à l’arrestation de Léon Blum en 1940, le livre exhibe donc de l’ombre, documents photographiques et fac-similés à l’appui, quelques pièces à conviction éclairantes sur les mœurs de la « police politique » d’alors et la nature des personnalités épinglées ou prises en filature… Ainsi en va-t-il de Jaurès défiant Déroulède en duel en 1904 suite à une querelle sur la figure de Jeanne d’Arc, ou bien des amours de Marie Curie avec Paul Langevin ! Plus dramatiques, l’assassinat du président Carnot en 1894 ou l’affaire Stavisky en 1934 : autant d’affaires, plus d’une quarantaine au final, que Bruno Fuligni décrypte avec talent pour nous rendre proches et sensibles quelques pages marquantes de l’histoire de la IIIème République.

Dans un tout autre registre, les éditions Gallimard nous proposent aussi un bel objet : un coffret comprenant les trois récents ouvrages de Gilles Kepel, « Passion arabe – Passion française et Passion en Kabylie ». Trois documents essentiels du professeur à Sciences Po, spécialiste du monde arabe contemporain, qui nous invite, de chaque côté de la Méditerranée, à décrypter les relations passionnelles, amoureuses ou mortifères, entre l’islam et la République… Qu’il nous parle de l’Égypte, berceau de la confrérie des Frères musulmans, ou de certains quartiers de Marseille et de Roubaix, il analyse au final avec pertinence et sans jugement péremptoire l’interpénétration croissante qui se tisse entre le Proche-Orient et bruno2l’Hexagone. Avec cette double question que pose Gilles Kepel, fondamentale à ses yeux : quel « vivre ensemble » pour chacun, quelle République commune pour demain ?
Un questionnement à poursuivre avec les ouvrages respectifs de Boualem Sansal et Philippe D’Iribarne, « Gouverner au nom d’Allah » et « L’islam devant la démocratie »… Deux auteurs qui posent des questions dérangeantes et déstabilisantes sur la capacité de l’islam d’aujourd’hui à délaisser son catalogue de certitudes et à se laisser interroger sur ses rapports au doute, au débat, au pluralisme religieux et démocratique. Une double vision de l’islam, superbement illustrée par le romancier Ousmane Diarra : entre rire et tragédie, « La route des clameurs » nous plonge dans l’enfer malien imposé par le calife Mabu Maba dit Fieffé Ranson Kattar Ibn Ahmad Almorbidonne ! Le regard d’un enfant sur le funeste destin de son père, aimé et aimant, un artiste peintre aux prises avec le fanatisme sanguinaire, l’obscurantisme intégriste. Un humour ravageur face à l’intolérance mortifère.

Les amoureux du « Voyage au bout de la nuit » ou de « Rigodon », quant à eux, se plongeront avec délectation dans « A travers Céline, la littérature » d’Henri Godard. Un livre nourri de cette interrogation majeure, que l’auteur énonce en préalable : peut-on continuer à admirer les romans de Céline quand on a lu les pages les plus terribles de ses pamphlets ? Une réponse à l’affirmative pour ce fin connaisseur de l’œuvre du « réprouvé » du monde littéraire ! Un ouvrage qui nous introduit avec ravissement aux portes de ce qu’est vraiment la création littéraire, nous offre les codes d’accès à la langue et au style céliniens, au travail de forçat que s’imposait le reclus de Meudon à l’écriture de chacun de ses manuscrits. Au même titre que son précédent ouvrage « Poétique de Céline » nouvellement réédité, une lecture vivifiante qui met à jour les fondations de la révolution littéraire survenue au mitan du siècle dernier.
Une aventure littéraire à poursuivre au théâtre, à l’écoute d’un Céline prenant corps sous les traits de deux bruno3fantastiques comédiens. D’abord Denis Lavant, au Théâtre de l’Oeuvre. Un Céline criant de vérité, éructant surtout ses vérités, se complaisant dans la contradiction, vomissant sa mauvaise foi contre le monde entier et lui-même… Un Céline jouissif et enjôleur aussi, lorsqu’il parle de son travail avec les mots, de sa capacité à les faire danser comme « Faire danser les alligators sur les flûtes de Pan »… Lavant s’empare de la correspondance de Céline avec gourmandise et passion, la dévore d’un appétit vorace pour la « recracher » à la face du public dans le plus pur style célinien : sans vergogne, sans censure, sans mesure. Pour qu’éclatent en pleine lumière profondeur et noirceur du personnage, puissance et faiblesse du génie littéraire ! Quant à Marc-Henri Lamande, à La Reine Blanche, il s’empare des entretiens que Céline donna à la radio dans les années 50. Entre affabulations et contre-vérités comme toujours, plus « posé » cependant dans ce studio improvisé, nous découvrons surtout un Céline affirmant de ses concitoyens « Dieux, qu’ils étaient lourds…!« , parlant littérature et style, dévoilant son laborieux travail d’écriture. Qui n’élude pourtant rien de ses errements antisémites, de ses divagations politiques et de son amour des bêtes… Dans l’une et l’autre pièce, s’impose surtout la figure d’un homme blessé, torturé, en lutte constante avec ses démons intérieurs, entre le beau et le laid, les propos de caniveau et les fulgurances poétiques.

Enfin, les éditions Montparnasse nous gratifient d’une ultime et fantastique plongée dans le monde de la bruno4connaissance. Sous forme de deux coffrets, fourmillant de pépites : douze DVD compilant quelques riches émissions d’«Apostrophes », l’emblématique émission de Bernard Pivot qui occupa nos petits écrans durant quinze ans ! Et les noms célèbres de s’afficher dans le second volume : François Truffaut et Marcello Mastroianni, François Mitterrand en compagnie de Patrick Modiano, Roland Barthes, Georges Duby, Mona Ozouf, Édouard Glissant, Théodore Monod… La liste est longue de ces hommes et femmes aux talents divers et reconnus qui ont éclairé, de leur science et de leur pensée, nos soirées télévisuelles. C’est un bonheur, pour nombre d’entre eux aujourd’hui disparus, que de les retrouver assis bien vivants à nos côtés, la pupille pétillante d’intelligence et de clarté ! Yonnel Liégeois.

A chacune et chacun, lecteurs et abonnés de ce blog, bonnes fêtes et chaleureuse année nouvelle. Qu’elle soit riche de découvertes, de coups de cœur et coups de colère, de passions et de révoltes en tout domaine : social et artistique, culturel et politique. Y.L.

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Classé dans Documents, essais, Littérature, Rideau rouge

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