Maurice, Chabroullet et Rossel…

Au lendemain des centièmes anniversaires de la naissance de Marguerite Duras et de la guerre de 14-18, Sylvain Maurice et Denis Chabroullet reviennent sur l’un et l’autre événement. Une double confrontation théâtrale pleinement réussie pour le premier, un regard décalé et irrévérencieux pour le second alors que le troisième, Dorian Rossel, n’en finit pas de cultiver son « oblomovisme » !

 

 

Après avoir dirigé avec succès la scène de Besançon, Sylvain Maurice prend la direction du CDN de Sartrouville en 2013. Pour y proposer sa première création en ce nouveau lieu… Une double mise en scène en fait, aujourd’hui en tournée nationale, avec « La pluie d’été » de Marguerite Duras revisitée, pour marionnettes et comédiens, sous le titre « Histoire d’Ernesto » !
Saison 2014-15  Theatre de Sartrouville  " la Pluie d' été" de Marguerite Duras Mise en scène Sylvain MauriceLui est originaire d’Italie, elle polonaise, ils vivent avec leurs sept enfants dans un petit deux-pièces de Vitry-sur-Seine. Pauvres, chômeurs, ils ont l’amour à partager pour toute richesse. Surtout avec le petit dernier, Ernesto, qui refuse d’aller à l’école parce qu’on lui apprend des choses qu’il ne sait pas… Un récit d’apprentissage écrit en 1990, dont Sylvain Maurice s’empare goulûment pour faire éclater la langue « durassienne » sur scène ! D’un roman à vision d’apparence sociologique, il nous en propose une version humaniste où fleurissent sur les planches les thèmes chers à dame Marguerite : le souvenir de l’enfance et le poids des parents, la force du désir et de l’amour, la jouissance des mots et l’épanouissement du savoir hors des cadres institutionnels, la richesse intérieure à privilégier contre l’accumulation des biens. Toute une « carte du tendre » pour les gens de peu et les mis hors-jeu de la société, envers lesquels Marguerite Duras cultivait empathie et tendresse, que Sylvain Maurice déploie avec finesse et doigté entre humour et dérision, simplicité du langage et force des paroles échangées.

Au point d’avoir envie de clamer, au final de la représentation, que nous voulons tous être des « Ernesto » : grandir comme cet enfant, aimant et aimé, à la découverte fulgurante des livres alors qu’on ne sait pas lire, fort d’un savoir nourri de rencontres et de partages. Saison 2014-15  Theatre de Sartrouville  " Histoire d'Ernesto " d'après Marguerite Duras mes  Sylvain MauriceUne fable, à double entrée avec sa superbe version pour marionnettes, sur la puissance de la cellule familiale, la place de chacun dans la société et les chemins parfois tortueux de l’éveil culturel. On aime beaucoup la petite musique de cette « Pluie d’été », on savoure les images de cette extravagante « Histoire d’Ernesto », on apprécie fort le travail de Sylvain Maurice avec sa géniale bande de comédiens.

 

Et c’est une autre bande tout aussi géniale, celle du Théâtre de la Mezzanine cornaquée par Denis Chabroullet, qui s’empare cette fois du centième anniversaire de la guerre de 14-18. A sa façon : décalée, déjantée, iconoclaste… Sans paroles d’un bout à l’autre de la représentation mais non en silence, dans le bruit et la fureur d’une boucherie hallucinée et apocalyptique ! Si « La tragédie est le meilleur morceau de la bête », ce ne sont plus des humains qui s’affrontent dans cette « évocation tragico-comique » d’une profonde noirceur, mais des animaux sur deux jambes sans foi ni loi qui tirent à vue sur tout ce qui bouge, se vautrent dans la merde des tranchées, étouffent sous les gaz asphyxiants, éventrent mère et enfants sans état d’âme. Chabroullet monte à l’assaut de cette tranche d’histoire en tranchant dans le vif de l’absurdité et de la haine. Entre beauté et laideur du monde, sifflement des obus et pleurs d’un bébé bercé par un tirailleur sénégalais, la scène explose d’inventivité et de créativité à la mémoire des poilus de l’un et l’autre camp.

 
PRESSE-TRAGEDIE-3-WEBD’un tableau l’autre, le théâtre de Chabroullet ne peut laisser indifférent. Comme à son habitude, il invente machines et sons, il peuple les planches d’un univers de bric et de broc qui, au final, prend vraiment sens : cinq personnages en quête d’amour et de fraternité dans un décor de barbarie innommable. Un spectacle insoutenable de vérité, si ce n’étaient le rire et l’absurdité qui régentent cette hallucinante page d’histoire ! Dégueulent à la mémoire les récits de Barbusse ou de Genevoix, s’étalent les tripes des sacrifiés pour une cause perdue et pourtant l’on rit, l’on s’esclaffe devant les chairs transpercées et les litres de sang versés. Paradoxe, l’humour comme arme salvatrice et rédemptrice, « plus jamais çà » implore la troupe de la Mezzanine !

 

La tendresse de Sylvain Maurice, le délire de Denis Chabroullet ? Il en faudrait plus pour sortir « Oblomov », le héros russe du célèbre roman d’Ivan Gontcharov paru en 1859, de sa torpeur et de sa nonchalance ! Sous la conduite de Dorian Rossel, il promène spleen et mal vivre d’un bout à l’autre de la pièce, incapable de surmonter cette apparente faiblesse ou paresse qui le réduit à l’inactivité, à l’étouffement de tout moindre désir ou projet. Au point que la figure énigmatique du personnage romanesque conduira à lui attribuer une catégorie psychologique universelle : oblomovisme ou procrastination ? La tendance à remettre toujours au lendemain ce que l’on peut ou doit faire, au point de ne plus avoir envie de faire… Oblomov©Laurentd'AsfeldUne pièce à hauts risques, surtout le risque de plonger le spectateur dans l’ennui et la léthargie, que Rossel brave avec talent : les planches recouvertes de tapis moelleux, une longue rangée de chaises en fond de scène qui pourrait inviter à la paresse et pourtant le public ne s’ennuie pas un seul instant !
Le plaisir de cette mise en scène ? Les couleurs chatoyantes du décor, le chant choral où chacun des acteurs incarne à tour de rôle la figure emblématique d’Oblomov et nous entraîne à notre insu dans le peau du personnage. Au point de nous interroger radicalement : et si nous prenions, enfin comme lui, le temps de nous poser en ce monde agité et en perpétuel chambardement ? Un éloge masqué de la paresse, synonyme d’hymne à la sagesse ! Yonnel Liégeois

Publicités

2 Commentaires

Classé dans Littérature, Pages d'histoire, Rideau rouge

2 réponses à “Maurice, Chabroullet et Rossel…

  1. PM et Ch TURCIN

    La pluie d’été à Lons-le-saunier l’autre jour : on en attendait beaucoup, on a beaucoup reçu : un texte formidable, des acteurs performants, dans des rôles pas facile à équilibrer, une mise en scène apparemment trop simple mais que l’on comprend et admet progressivement. Dommage que l’on n’ait pas eu aussi l’histoire d’Ernesto, avec marionnettes…
    PM

  2. Reçu le 28/01/2015, à 14h28 :
    Merci pour ce beau « papier » : belle écriture, belle analyse…
    Et c’est un beau, très beau titre et sous titre de blog…

    Bien cordialement,
    Roselyne Bonnet des Tuves

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s