Claude Halmos, la crise de tête

Dans son dernier ouvrage, « Est ce ainsi que les hommes vivent ? Faire face à la crise et résister », la psychanalyste Claude Halmos dénonce les ravages psychologiques provoqués par la crise. Une analyse rare et salutaire.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi un tel livre sur l’impact psychologique de la crise ?
Claude Halmos – Aujourd’hui, des millions de gens souffrent pour des raisons qui tiennent non pas à leur vie privée mais à leur vie sociale. Ils subissent le chômage, l’appauvrissement ou vivent dans la peur d’avoir à les subir. Or, on ignore aujourd’hui que la vie sociale peut être à l’origine de souffrances psychologiques aussi complexes, aussi graves et aussi invalidantes que la vie privée. Cette réalité est méconnue. Dans les années 90, j’ai fait partie des psys qui ont parlé publiquement des souffrances intimes, autrefois considérées comme tabou, et cela a fait évoluer les choses. Aujourd’hui, il y a le même travail à faire pour le social. Une rupture amoureuse peut entraîner une dépression, des problèmes sociaux aussi.

E.E. – Quelle est l’importance de l’emploi ?
C.H. – Un être humain a une double colonne vertébrale psychique. Une partie est liée à sa vie privée et l’autre (qui se construit dès l’école) à sa vie sociale. halmosEt le pilier de la vie sociale adulte, c’est l’emploi (« vous faites quoi dans la vie ? »). Quand on prive quelqu’un de son emploi, on le rend donc, d’une certaine façon, hémiplégique. Et ce d’autant plus que, devenu chômeur, on perd son identité sociale puisqu’on n’est plus un boulanger ou un commercial au chômage, on est « un chômeur ». Cette amputation d’une partie de soi explique que l’on puisse en arriver, désespéré, à ne plus vouloir vivre. Ce que, là aussi, on ignore puisque chaque fois que quelqu’un se suicide au travail, on recherche ce qui pouvait aller mal dans sa vie privée, comme si sa vie sociale ne pouvait à elle seule expliquer sa mort.

E.E. – Vous évoquez aussi le sort des enfants. Quelles sont les conséquences de la crise sur eux ?
C.H. – Elles sont énormes. Il y a ce chiffre hallucinant : un enfant français sur cinq vit sous le seuil de pauvreté ! Une donnée, publiée une fois par an, puis enterrée le reste du temps. Or, un enfant ne peut pas se construire de la même façon dans une famille où tout va à peu près bien, et dans une vie dominée par l’angoisse permanente de ses parents. Que l’on ne puisse pas tout avoir est quelque chose qu’il faut enseigner aux enfants, car c’est structurant. Cela lui apprend, comme le disait Françoise Dolto, que si tous les désirs sont légitimes, ils ne sont pas tous réalisables (parce qu’il faut tenir compte des lois et de la réalité). Cela lui permet de comprendre le sens et la nécessité des limites. Mais quand on ne peut rien avoir et que le « rien » porte sur l’essentiel, comme la nourriture, comment se construit-on ? Il ne s’agit pas alors d’accepter la réalité mais de se soumettre à une loi injuste. De plus, les rapports « parents – enfants » sont faussés. Car les parents ne peuvent pas se sentir légitimes en imposant à l’enfant de telles privations. Ils se sentent malheureux, souvent coupables, et l’enfant peut en jouer. Il faut ajouter que l’image de ses parents est très importante pour l’enfant. Elle participe de l’image qu’il construit de lui même : s’il est fier de ses parents, il peut être fier de lui. Mais cela suppose que ses parents puissent avoir une bonne image d’eux – mêmes, ce qui ne leur est pas possible quand ils se sentent dévalorisés et rejetés par la société… Des milliers d’enfants se construisent aujourd’hui dans de telles situations. Que vont- ils devenir ? Quels adultes vont- ils devenir ? Ne pas s’occuper d’eux relève de l’inconscience.

E.E. – Que leur dire, alors ?
C.H. – Il faut aider les parents à comprendre que cette situation n’est pas de leur faute et les aider à parler à leurs enfants. L’enfant sait que, s’il est renvoyé de l’école, c’est qu’il a fait des bêtises. Il peut imaginer que c’est aussi le cas de ses parents s’ils n’ont plus de travail. Il faudrait aussi expliquer à l’école, y compris dans les petites classes, ce qu’est l’économie, qu’il n’y a pas de travail pour tout le monde.

E.E. – Vous insistez sur les ravages de la stigmatisation des pauvres …
C.H. – Il y a eu longtemps, à l’égard de pauvres et des chômeurs, de la compassion mais aujourd’hui, nous sommes passés du statut de victime à celui de coupable. Il y a l’idée distillée partout que si l’on est pauvre ou chômeur, c’est parce que l’on n’a pas fait ce qu’il fallait, parce qu’on est fainéant ou tricheur. Cela renforce la culpabilité individuelle de chacun, y compris chez ceux qui ont assez de culture politique pour ne pas être totalement dupe de ce discours manipulatoire.

E.E. – Vous n’êtes pas tendre avec certains de vos collègues qui ne parlent que d’estime de soi et de bonheur !
C.H. – Il faut aider les gens qui souffrent à retrouver des forces de vie mais on ne peut pas le faire en niant le négatif, et notamment la réalité sociale ! halmos2Aujourd’hui, tout le monde a peur de la crise, y compris les milieux bourgeois. Il faut commencer par parler de ce qui ne va pas et le reconnaître. Comment un homme ou une femme pourraient-ils garder une conscience de leur valeur quand personne ne veut plus payer leurs compétences par le truchement d’un salaire ?

E.E. – Pourquoi un tel silence autour de ces enjeux, quelles solutions apporter ?
C.H. – Ce silence a des causes. Pour une économie libérale, un salarié est un instrument au service de la production et un instrument n’a pas d’états d’âme : personne n’aurait l’idée de demander à un tracteur comment il va… De plus, les médias ont peur de désespérer les lecteurs ou les téléspectateurs. . Et, comme les psys ne parlent pas des souffrances nées du social, ils ne vont pas être plus « royalistes que le roi » ! Il faut donc d’abord parler, faire connaître ces souffrances pour que ceux qui les vivent se rendent compte qu’elles ne sont pas dues à ce qu’ils sont mais au poids trop lourd de ce qu’ils subissent. Ensuite, il faut les appeler à renouer avec le collectif. Face à une situation extérieure anxiogène, comme une guerre ou une crise, on ne peut pas résister seul. Il faut s’allier aux autres. Cela permet de recevoir mais aussi de donner et, ce faisant, de comprendre que, puisque l’on peut donner, on n’est pas le « rien » que l’on croyait : c’est le premier pas pour se reconstruire. On ne change pas la réalité en méditant tout seul dans son coin ou en allant à deux, à trois ou à trente brûler des voitures. On la change en s’unissant aux autres pour la comprendre et la combattre. C’est de cette façon que l’on peut retrouver une conscience de sa valeur, de sa force et de sa dignité. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Claude Halmos collabore au magazine « Psychologies » et, depuis 2002, elle participe à l’émission « Savoir être » sur France Info. Elle a déjà publié « Pourquoi l’amour ne suffit pas. Aider l’enfant à se construire », « L’autorité expliquée aux enfants. Entretiens avec Hélène Mathieu », « Dis-moi pourquoi. Parler à hauteur d’enfant ».

 

En savoir plus

« Le traumatisme du chômage, alerte sur la santé de cinq millions de personnes », par le médecin et psychiatre Michel Debout. Il décrit avec précision les effets psychiques et physiques du licenciement et du chômage : une souffrance incommunicable qui engendre de multiples dégâts. Michel Debout met le doigt sur le gâchis humain provoqué par la mise à l’écart de près d’un actif sur dix et milite pour que le traumatisme du chômage soit enfin pris en compte dans les politiques de santé. Il a précédemment publié, en collaboration avec Christian Larose, « Violences au travail. Agressions, harcèlements, plans sociaux ».

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