Loos et ses mines de culture

En 1998, l’association Culture Commune s’installait sur l’ancien carreau 11/19 du bassin minier du Pas-de-Calais, à Loos-en-Gohelle. Faisant de la « Salle des pendus » sa « Fabrique théâtrale » et rayonnant sur trente trois communes de la région. Un pari réussi pour une équipe artistique qui érige en label l’accès à la culture pour tous.

 

 

 

Comme à chaque fois qu’il franchit la porte de cette fameuse salle des pendus, le visage de François Cerjak rayonne. Ici, l’ancien mineur d’origine polonaise, animateur de diverses associations de retraités, se sent chez lui à Loos-en-Gohelle. Dès l’âge de 14 ans, après avoir réussi son certif, chaque jour il est descendu au fond pendant trente quatre ans. Il était présent lors de la catastrophe de Liévin, en décembre 1974, lorsqu’un coup de grisou assassin fit 42 morts. Il travailla jusqu’en 1982 au puits 11 précisément, accrochant au retour des entrailles de la terre ses habits noirs et sa torche au fil des pendus, là où justement Culture Commune creuse désormais son sillon …

« La métamorphose est formidable, je suis émerveillé par le changement et la propreté », confesse François, « c’est important qu’il existe des lieux comme ça, surtout pour un public comme nous sans culture ». Un regard sévère, un retour sur histoire sans nuance pour l’homme qui se souvient de n’avoir bénéficié que d’une journée consacrée à la culture générale durant ses quatre ans d’apprentissage à la mine. Mais qui, dans un sursaut de fierté, se ressaisit bien vite pour parler de ce qui fonde son identité et qu’il n’a pas oublié, une richesse exceptionnelle qui perdure et se transmet d’une association locale à l’autre : les chants et danses polonaises ! los1Des souvenirs à foison que le mineur et syndicaliste chrétien conte avec verve et talent, un dynamisme et une ouverture d’esprit communicatifs : hormis pour raisons de santé parce que silicosé à 25%, François ne raterait pour rien au monde une création à la Fabrique !
Et pourtant, à l’image de l’équipe de football de Lens la cité voisine, au lendemain de la cessation d’activités sur le site, le puits 11/19 était promis à la relégation. Pire, au démantèlement et à la disparition… Il fallut toute la volonté de l’édile local et des communes environnantes pour sauver la friche industrielle et la racheter pour 1€ symbolique en 1985. De la réhabiliter ensuite avec les deux chevalements inscrits en 1992 à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, de l’aménager enfin autour de trois pôles de développement : culture et social, nature et écologie, sport et détente. Avec, en 1998, l’enracinement de Culture Commune sur le site pour asseoir son projet artistique et, un an plus tard, l’obtention du label « Scène nationale » du bassin minier du Pas-de-Calais.

Pour Chantal Lamarre, la directrice du lieu jusqu’en 2014, l’aventure débuta quelques années plus tôt. Dès 1990 très exactement, en créant sur le site minier un premier spectacle, « Le bourgeois sans culotte ou le spectre du Parc Monceau » de Kateb Yacine, et en récidivant l’année suivante avec les fameuses « Rencontres Transnationales » où artistes polonais et français (plasticiens, chorégraphes, musiciens et comédiens) habitèrent le lieu pendant dix jours avec moult créations… Le vrai déclic, cependant ? En 1995, lorsque le syndicat intercommunal du Liévinois la charge de mission pour élaborer un projet artistique, culturel et social qui rayonnerait à partir de Loos sur tout le bassin minier du Pas-de-Calais. Formée aux aventures collectives, au théâtre libertaire ou d’intervention par l’entremise du Théâtre du Prado puis du Ballatum Théâtre, l’ancienne étudiante en maths peaufine son projet en fédérant d’abord 22 communes sur le secteur Lens-Liévin-Valenciennes et Douai… los3« Notre bras armé pour conduire les créations à terme ? Les artistes en résidence sur le territoire ». Une conviction pour la tête chercheuse de Loos qui conçoit avant tout son action dans un rapport de proximité avec les populations locales, qui se veut fédératrice de projets réfléchis avec les partenaires culturels des communes concernées.
Le crédo de Chantal Lamarre ? « Créer du possible dans l’imaginaire des gens, accompagner donc les communes dans leur projet de développent culturel et social. Ma mission ne consiste pas seulement à changer l’image d’une région, elle se propose aussi de changer la mentalité des gens. En s’appuyant sur un tissu associatif dense, quoique en perte de vitesse parce que lié à feu l’activité minière ». Ses atouts ? L’investissement dans des pratiques artistiques nouvelles, dans les musiques actuelles. Aujourd’hui, Culture Commune peut s’enorgueillir d’avoir gagné son pari : un public local fidélisé aux propositions de la Fabrique théâtrale, trente-trois communes fédérées sur un objectif partagé qui mêle à valeur égale expérimentation et recherche, création artistique et rencontres passionnantes entre des artistes immergés dans le local et des habitants souvent éloignés, géographiquement ou culturellement, des pratiques artistiques.

Infatigable et débordante d’énergie, la « patronne » a su en son temps s’entourer d’une équipe partageuse de ses objectifs : amener la culture là où se trouve le public, défendre l’art sous toutes ses formes, proposer ateliers et formations, miser enfin sur l’éveil du jeune public par des interventions ou des stages en milieu scolaire, défendre enfin l’exception culturelle à française menacée par les nouvelles directives européennes… Il importe aussi, pour Culture Commune, d’obtenir la construction d’un lieu de représentation digne de ce nom. Grâce à un atout majeur, l’implication dès 1998 de la compagnie HVDZ dirigée par Guy Alloucherie, en tant qu’« artistes associés »… Cet ancien fils de mineur et compagnon de route d’Eric Lacascade au temps du Ballatum Théâtre se veut l’initiateur d’une démarche artistique originale au plus près des milieux populaires. Non par condescendance, d’abord parce qu’il les connaît bien, surtout pour les richesses insoupçonnées dont il les sait porteurs. Osant alors mêler tous les genres dans ses créations pour donner à voir, imager et interpeller au cœur même du monde où vivent, aiment et luttent les hommes et femmes qu’il côtoie. los4Ne refusant jamais avec sa troupe l’immersion, le contact et le dialogue avec les habitants. « Il m’importe de concevoir une création au plus près de gens qui sont les premiers à pouvoir s’exprimer sur ce que sont art et culture selon eux, j’ai besoin de ce dialogue permanent », témoigne avec force conviction Guy Alloucherie. « Ma responsabilité alors ? Savoir écouter et recueillir ces paroles d’abord, mettre ensuite mon savoir faire au service d’un public pour œuvrer, chacun à sa place, à la transformation sociale ».
Ainsi va la compagnie HVDZ, les spectacles fourbis par Alloucherie et sa bande sont toujours des « ovni » dans le monde du spectacle vivant, des objets de « déstructuration massive » qui ne peuvent laisser le public indifférent. Tout y passe, se mêle et s’emmêle, de quelques pas de danse sur une table aux témoignages vidéo de travailleurs sociaux dans les favelas du Brésil, des contorsions acrobatiques de quelques funambules échappés de leur piste de cirque aux mélopées scandées derrière un micro… Chaque création se présente tel « un rendu citoyen » au regard des « veillées » chez l’habitant qui nourrissent le matériau du spectacle : des témoignages sur la vie d’aujourd’hui et les combats à y conduire, des convictions et interrogations sur la place de l’art dans la vie de chacun…

La fabrique de Culture Commune ? Une authentique symphonie sociale et poétique qui transcende tous les genres pour qu’explose l’urgence à dire le monde et le transformer, pour que chacun devienne à sa place et à sa façon acteur de son destin. Yonnel Liégeois

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Classé dans Art&travail, Rideau rouge, Sur le pavé

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