Vous êtes plutôt Camiski ou Semianyki ?

L’un se la joue en solo dans le secret de son cabinet médical, l’autre en famille dans un improbable wagon du Transsibérien ! Du réalisme, de l’humour et de la poésie jusqu’à ce qu’une troisième vision de l’existence frappe fort dans l’ordre du macabre… Avec « Camiski ou l’esprit du sexe », « Semianyki Express » et « War sweet War », trois regards décalés sur notre monde.

 

 

 

Crâne dégarni, élégance naturelle et assurance du professionnel, le docteur Camiski en impose dans la solitude de son cabinet. D’autant que ses patients, tous plus ou moins dérangés du sexe, s’y présentent pour une consultation bien particulière qui exige abandon et narration : mettre des mots sur des maux difficilement avouables, une panne d’érection pour l’un ou une grossesse « miraculeuse » pour l’autre !
En sept épisodes rondement menés, à la manière des emblématiques séries télé qui prolifèrent d’une chaîne à l’autre, sous les traits d’un fantasque et fantastique Vincent Garanger qui assume permanence et continuité sur le plateau en compagnie de sa chienne Junon, notre héros est le pur produit de l’imagination de Pauline Sales et Fabrice Melquiot. Cami1Une écriture à quatre mains, sept épisodes pour huit metteurs en scène (Richard Brunel à Valence, Johanny Bert à Montluçon, Guy-Pierre Couleau à Colmar, Pauline Bureau et sa compagnie « La part des anges », Arnaud Meunier à Saint-Etienne, Yves Beaunesne à Poitiers, Pauline Sales à Vire en duo avec Fabrice Melquiot à Genève), une totale réussite en dépit des cinq heures de représentation ! La clef du succès ? La marque que chaque créateur, fort de son esthétique et de sa vision du personnage, imprime à chacun des épisodes… Le feuilleton théâtral devient une forme à la mode, d’aucuns s’y sont déjà essayé avec plus ou moins de bonheur, telle « Une faille » au CDN de Montreuil. Sur un sujet « branché », le sexe, une matière dont raffole le petit écran, « Camiski ou l’esprit du sexe » ouvre en fait notre regard à bien des sujets contemporains autrement plus « essentiels » à l’épanouissement de chacun : l’éphémère gloire médiatique, le poids des idéologies sur la liberté des consciences, les interrogations face au mal et à la fragilité de l’existence devant une adolescente atteinte du sida, enfin cette quête de l’amour intrinsèque à chaque humain, même pour un sexologue averti… Derrière l’humour et les fantasmes, chacun est renvoyé à sa propre finitude et c’est bel et bon de nous le marteler sous forme de feuilleton. A quand la saison 2 ? Après le Dr House et l’inspecteur Columbo, à n’en pas douter le docte Camiski va faire des accros !

En effet, il faut bien l’avouer, nous sommes devenus accros aux rendez-vous que nous fixe épisodiquement la famille Semianyki ! Et quelle « famille », selon le titre éponyme de leur précédent spectacle… Déjantée, désopilante, là encore un clin d’œil appuyé à la série télévisée des Simpson !
Le dessin animé devient ici spectacle vivant pour le bonheur des petits et grands, hormis que dans leurs bagages ils ont omis d’y glisser cette fois couteaux et autres ustensiles qui pimentaient l’amour fou entre parents et enfants. Cami2Les six comédiens nous embarquent dans un excentrique voyage au long cours à bord de ces légendaires trains russes, à tour de rôle dans un ballet endiablé ils sont machinistes, serveurs, chef de gare, femmes de ménage, touristes et simples voyageurs… Sauf, qu’avec cette bande de clowns issue du célèbre Teatr Licedei de Saint-Pétersbourg, ça déraille au premier tour d’essieu entre flocons de neige et vapeurs de charbon : quiproquos, charivaris, télescopages, le tour de Russie devient tour du monde pour ces artistes au succès international quand les chœurs de l’Armée Rouge cèdent la voie, et la voix, à notre éternelle Édith Piaf ! Roulis du train, secousses des wagons qui entraînent chutes et rencontres intempestives, coups de balai inopinés, verres cassés, vodka plus que de raison, amours improvisées : c’est du Gogol sans imprimatur, une galerie de portraits, clichés et poncifs revisités avec talent, l’âme slave repeinte aux couleurs du cabaret ou du cinéma muet, du Poutine aux Folies Bergère sans mouvement de troupes ni bruits de bottes aux frontières ! Du rire bien sûr, à foison, mais aussi une belle touche de fantaisie et un grand souffle de poésie. Coup de sifflet, billet composté, le « Semianyki Express » s’ébranle, ne restez surtout pas à quai !

D’autant que vous risquez sérieusement de le regretter : au rire salvateur, se profile à l’horizon une abyssale noirceur ! Celle que distille le metteur en scène Jean Lambert-wild dans « War swett War », la mise en abîme de la folie meurtrière la plus scandaleuse ou révoltante : l’assassinat de deux enfants par leur propres parents…
Comme avec les Semianyki, là encore pas de mots ou de dialogues, de la musique et de la danse ici désarticulées, désarçonnantes. Une chorégraphie macabre qui se joue sur deux étages, l’autopsie d’un carnage familial qui, sous couvert de l’illustration d’un sinistre fait divers, donne à voir et à penser la guerre entre les peuples à l’échelon planétaire, selon les propos du directeur de troupe. D’un étage l’autre, de haut en bas, aucun échappatoire possible, le spectateur voit double, au risque de ne pouvoir supporter l’insoutenable et de fuir les lieux du crime.

 ©Tristan Jeanne-Valès


©Tristan Jeanne-Valès

Et le double visage de l’horreur : la guerrière qui nous laisse impassible au pas de notre porte et la familière qui nous rive devant nos petits écrans. Quelle est la plus sauvage, la plus innommable ? Pour identifier l’ennemi, Jean Lambert-wild et consorts, Marsalo-Blanquet-Therminarias, sont unanimes dans le propos. « On parle de guerre des médias, de guerre de société, c’est une terminologie qu’on emploie partout (…) n’est-on pas en train d’assister, sans le savoir parce que cela n’affecte pas nos corps directement, à une guerre monstrueuse, une guerre économique qui a les mêmes conséquences que toute guerre : de la souffrance, la destruction de pays entiers ». Un spectacle qui remue autant les tripes que les consciences et ne laisse le spectateur indifférent. Yonnel Liégeois

 

 

Des spectacles à ne pas manquer sur la route des vacances…
– « Schitz », vu au Théâtre de la Bastille : du grand dramaturge israélien Hanokh Levin, une charge au vitriol contre tous les conformismes et égoïsmes.
– « Tête D’or », vu au Théâtre de la Tempête : le jeune Claudel revu et corrigé à l’africaine par Jean-Claude Fall. Un bijou de vérité et de modernité.
– « Touchée par les fées », vu au Théâtre de L’aquarium : Ariane Ascaride en toute beauté, notre Caubère au féminin.
– « Murmure des murs », vu au Théâtre du Rond-Point : l’escapade très poétique d’Aurélia Thierrée, la petite fille du grand Chaplin.
– « Le voyage d’Ulysse », vu au Théâtre de l’Essaïon : conversations entre Primo Levi et Ferdinando Camon, l’ascèse du geste pour la beauté du Verbe.
– « Sœurs », vu au Théâtre national de Chaillot : la dernière création du libano-canadien Wajdi Mouawad, une belle quête des origines.
… Et quelques festivals qui ont déjà frappé les trois coups :
– « Pyka Puppet Estival », jusqu’au 11/06 au Théâtre de L’Atalante : des grands noms de la marionnette à l’affiche, en prélude au Mondial de Charleville.
– « Festival des Caves », jusqu’au 26/06, en province et à Paris : du théâtre en des lieux improbables, étonnant et détonnant.
– « Sous les pêchers, la plage », jusqu’au 28/06 par le Théâtre de la Girandole à Montreuil : avec leur bande, Félicie et Luciano se mettent au vert.

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1 commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Une réponse à “Vous êtes plutôt Camiski ou Semianyki ?

  1. Pierre-Marie TURCIN

    Bonjour Clarisse.

    Je te transmets l’article que mon ami Yonnel a rédigé sur son site au sujet, entre autres, de Camiski, qu’il était venu voir à Lons. Yonnel est un jeune retraité journaliste, qui a travaillé à Témoignage Chrétien, puis, pendant de nombreuses années, à la NVO (La Nouvelle Vie Ouvrière, le magazine de la CGT) ; il assurait les pages culturelles, en particulier théâtre et spectacle vivant, littérature et spectacles pour enfants.

    Bon week end, à l’ombre.

    PM

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