Du Bosphore à la Seine…

Contrairement à ce que d’aucuns prétendent, l’image de la Turquie ne se réduit ni se confond avec celle du fameux « Mamamouchi » de Molière ! Pleins feux sur un pays aux multiples facettes, à l’heure où son entrée dans l’Union européenne suscite, encore et toujours, débats et polémiques.

 

 

 

Mustafa Kemal, le père de la République démocratique et laïque de Turquie en 1923, Nazim Hikmet qui baptisa la poésie « le plus sanglant des arts » après avoir passé dix-sept ans de sa vie dans les geôles turques, le cinéaste Yilmaz Güney Palme d’or au festival de Cannes 1982 pour son film « Yol », Orhan Pamuk prix Nobel 2006, auteur du « Livre noir » et de « Mon nom est rouge » : autant de noms connus et reconnus du public turc5français, autant de figures emblématiques de l’ancien empire ottoman devenu cet état moderne qui frappe désormais à la porte de l’Europe …

Commissaire de la fameuse « Saison de la Turquie en France », une manifestation multiculturelle et pluridisciplinaire qui se déroula en 2010, Stanislas Pierret en témoigne. « Les relations entre nos deux pays ne datent pas d’aujourd’hui, c’est une longue histoire qui débute au XVème siècle, quand la France devient l’une des principales voies d’échanges, commerciaux et intellectuels, entre l’orient et l’occident ». Une longue histoire entre fascination et respect, qui ne fut pas toujours un long fleuve tranquille, une histoire passionnée et passionnelle narrée par quelques-uns de nos grands écrivains (Lamartine, Chateaubriand, Flaubert…) témoignant de la richesse artistique et culturelle des peuples du Bosphore … « Certes, il ne fut pas simple de monter un tel événement », reconnaît l’ancien conseiller de coopération à l’ambassade d’Ankara, « pourtant dès que la décision fut arrêtée de part et d’autre, l’enthousiasme l’emporta sur les difficultés. L’objectif ? À travers de multiples initiatives dans toute la France, permettre au public et à tous nos concitoyens de découvrir le vrai visage de la Turquie ». Au-delà des mythes et des légendes, pour vaincre les peurs face à celui que l’on ne connaît pas, cette « tête de Turc » si souvent caricaturée… Le succès fut au rendez-vous, le pari gagné !
Natif d’Istanbul et ancien responsable de la revue mensuelle de l’association « Elele, migrations et cultures de Turquie », Nejat Ferouse mesure les évolutions qu’a connu son pays en quelques décennies… Étudiant, l’homme est arrivé en France dans les années 70, date de la première grande vague d’immigration turque, pour poursuivre des études supérieures. Et revenir en son pays en 1975, en charge de la formation au sein de la centrale syndicale DISK. Une période qui coïncide avec une grande montée des luttes syndicales, jusqu’à ce qu’un coup d’état militaire en septembre 80 mette fin à cette flambée démocratique et contraigne le jeune Nejat à l’exil : d’abord pour exercer ses compétences au siège de la FSM, puis à Paris. turc4« Les Français ont beaucoup parlé de, et sur, la Turquie au lendemain des élections remportées par l’AKP, mais en fait ils ne connaissent pas vraiment notre pays. Un peu de son passé, rien ou pas grand chose sur son avenir. Istanbul, son souk et les épices d’orient, n’épuisent à eux-seuls la magie de la Turquie ».

Un pays multiculturel et multiethnique, au carrefour entre passé et modernité, fort d’une riche histoire que l’on ne peut résumer, sans pour autant les tronquer ou les nier, aux tragédies arméniennes et kurdes… De Soliman le magnifique à la tête de l’empire ottoman au XVIème siècle jusqu’en 1996 où entre en vigueur le traité d’union douanière avec la Communauté européenne, la Turquie s’impose au troisième millénaire comme un partenaire économique et financier, artistique et culturel, de premier ordre avec ses 72 millions d’habitants. « Le mouvement syndical, quoique très divisé, a un impact très important dans la société civile, le mouvement associatif est très fort en Turquie », analyse pour sa part Mehmet Sehmus Güzel. Enfant d’Anatolie d’une mère kurde et d’un père turc, ancien élève du lycée français d’Istanbul, il arrive en France en 1970 pour décrocher avec succès son doctorat en sciences sociales du travail. Le sujet de sa thèse ? « Le mouvement ouvrier et les grèves en Turquie, de l’empire ottoman jusqu’à nos jours »… Un fin connaisseur de la société turque, un universitaire et chercheur qui doit pourtant quitter Ankara en 1982 sous la pression du gouvernement militaire d’alors. « La société civile est très impliquée dans les débats actuels, tels la place des femmes et la reconnaissance des minorités. Comme tous les autres pays, la Turquie n’est pas épargnée par la crise mondiale qui se traduit par de grandes vagues de licenciements. Une réalité encore plus dramatique pour une population qui, dans une large part, subsiste déjà grâce au travail non déclaré », souligne le spécialiste. « Droit du travail, retraite et protection sociale sont négociés sur d’autres modes qu’en France, il faut savoir par exemple que les fonctionnaires ont leurs propres syndicats et qu’ils ne peuvent adhérer à une centrale ouvrière. Enfin, toute personne qui désire se syndiquer doit au préalable en faire la demande par écrit ».
Des spécificités nationales qui, aux yeux du chercheur, ne sauraient servir de prétexte au blocage de l’adhésion de la Turquie à la Communauté européenne… turc3« Avec leur retour au pays, les jeunes de la seconde génération ont dressé des ponts entre les deux mondes. D’ailleurs, avec sa politique sur les langues et cultures régionales, Kurdes et Arméniens espèrent beaucoup en l’Europe. Le double langage que tient la France sur la question s’accommode mal d’ailleurs de la réalité économique : n’est-elle pas le plus grand investisseur européen en Turquie ? ». Quant à la CGT, à l’unanimité des membres de la CES (la Confédération européenne syndicale), elle n’a de cesse de rappeler son accord à l’entrée de la Turquie dans l’Union : d’abord parce que quatre centrales syndicales de Turquie, et pas des moindres ( DISK, HAK-IS, KESK et TURK-IS), sont adhérentes à la CES depuis 1985, ensuite parce que la Turquie « appartient à l’espace économique et politique européen », enfin parce que cette adhésion représentera un facteur de paix dans la mesure où « une Europe multiethnique, multiculturelle, constitue une des réponses au terrorisme international, en récusant pratiquement la thèse de prétendus « conflits de civilisation ». Depuis avril 2009, la CES a lancé un vaste projet de concertation entre syndicats turcs et européens pour améliorer la compréhension réciproque, faire évoluer et respecter le droit du travail comme le droit syndical.

À l’unisson des syndicalistes et chercheurs, l’écrivain Nedim Gürsel plaide aussi la même cause. Accusé de blasphème et de dénigrement des valeurs religieuses au lendemain de la publication en Turquie de son roman « Les filles d’Allah », acquitté par le tribunal d’Ankara, l’homme recevait la sentence avec soulagement. « Nous assistons aujourd’hui à la montée d’une certaine forme d’intégrisme, la société turque est devenue plus conservatrice. Certes, le pays a progressé sur bon nombre de points, mais il est encore victime d’un manque de liberté », souligne l’enseignant de littérature turque à l’université de la Sorbonne. « Ce procès revêt pour moi une valeur symbolique : comment parler de blasphème et de diffamation des religions dans un État qui a inscrit la laïcité dans sa constitution ? ». L’écrivain, qui en est à son quatrième procès dans son pays, est un fervent partisan de l’entrée de la Turquie dans l’Union. Avec « La Turquie, une idée neuve en Europe », un essai paru aux éditions « Empreinte temps présent », il plaidait en ce sens.
Réaliste et lucide, sans complaisance parfois à l’égard de son pays qui doit encore progresser sur bien des sujets, il l’est tout autant et sinon plus à l’encontre de ceux qui tentent de l’enfermer dans une image stéréotypée ou le rejettent avec dédain et mépris. turc2Il rêve d’une Europe pluriethnique, « une Europe des valeurs, celles de la liberté et de la démocratie, pas l’Europe de l’argent, une Europe où la Turquie sera aussi reconnue comme un grand pays de la littérature et de l’art, un pays au grand dynamisme intellectuel ». Optimiste, Nedim Gürsel ? « En tout cas, je ne perds pas espoir. Les Français ont tout à découvrir de notre pays, son immense patrimoine culturel, mais aussi combien modernité et démocratie sont des valeurs que le peuple turc partage et auxquelles il est très attaché ». Yonnel Liégeois

À lire : tous les romans de Nedim Gürsel. « Le mouvement ouvrier et les grèves en Turquie : de l’empire ottoman à nos jours » (Université d’Aix-Marseille) et « Le réveil du mouvement ouvrier » (in Peuples méditerranéens, n° 60, 1992), de Mehmet Sehmus Güzel.

Ebru, la diversité culturelle
Une somme, une merveille… Il aura fallu six ans de travail au photographe Attila Durak pour mettre le point final à cet ouvrage d’une qualité exceptionnelle ! « Ebru, reflets de la diversité culturelle en Turquie » est plus qu’un livre. Par l’image, le texte et la musique (un CD audio inclus), c’est un témoignage d’une grande puissance sur la réalité complexe d’un pays où chaque communauté, qu’elle soit considérée ou non par les autorités ou les biens – pensants comme une minorité, est traitée ici à égalité des autres. Une galerie de portraits d’une force saisissante, où la pauvreté côtoie l’aisance, le paysan d’Anatolie les jeunes de la banlieue d’Istanbul, des hommes et des femmes au visage buriné et tanné par le soleil autant que par les aléas de la vie des enfants assoiffés d’avenir… turcIci, entre les pages, le musulman, le juif et le catholique orthodoxe ont droit de cité. Comme l’arménien, le kurde, le turc sunnite et alévi, le rom, l’ouzbek, le syriaque, l’arabe, le kirghise et tant d’autres… Ebru ? Une technique picturale millénaire, « le papier marbré » qui associe la peinture et l’eau sur le papier, devient ici symbole autant du mélange que de la diversité, de l’entremêlement des couleurs que du respect de la différence. À travers l’objectif d’Attila Durak, « Ebru » s’impose comme le « manifeste humain pour repenser dans le respect un « vivre ensemble » dans la Turquie d’aujourd’hui et de demain ». Un livre de photographies à lire aussi, grâce à la vingtaine d’artistes, écrivains et intellectuels turcs de renom qui l’ont enrichi de leur contribution. Assurément, de la belle ouvrage à s’offrir ou à offrir.
« Ebru, reflets de la diversité culturelle en Turquie », par Attila Durak (Éditions Acte Sud, 357 p., 300 photos et un CD audio, 49€).

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Classé dans Entretiens, rencontres, Littérature, Pages d'histoire

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