Amar Henni, une voix de banlieue

Éducateur de formation, Amar Henni a entamé un virage vers la recherche en anthropologie. Après les attentats contre Charlie Hebdo et une supérette cacher, il nous parle de la relégation des quartiers et du mal-être des jeunes des cités.

 

 

Cyrielle Blaire – Manuel Valls a-t-il eu raison de parler « d’apartheid territorial, social, ethnique » à propos des quartiers populaires ?
Amar Henni – Beaucoup de politiques considèrent qu’il y a une ségrégation spatiale avec une concentration de population « noire » ou « arabe ». Mais la banlieue, ce n’est pas une catégorie de gens. Avec le terme d’apartheid on convoque des mots comme « issu de l’immigration », comme « musulman », comme « terroriste ». En se focalisant sur une réalité ethnique, on nie la réalité sociale et économique. C’est aussi une manière avec Coulibaly [ndlr : qui habitait Grigny] de mettre la banlieue au cœur des problèmes.

C.-B. – Les banlieues sont souvent qualifiées de « ghetto ». Les habitants, eux, qu’en pensent-ils ?
A.-H. – Ce mot est réfuté, les gens savent très bien les allusions, les accusations, les violences qu’on y met. Les moyens de punir aussi. Car le mot « ghetto » sous-entend que les quartiers sont des zones de non droit où on peut se permettre de faire des descentes de police, de mener des représailles. Les jeunes disent « l’État nous fait la guerre ». Il faut voir les violences institutionnelles vécues par les habitants, ce qu’on leur fait subir. C’est bien l’État qui a un problème avec les gens de la banlieue et non le contraire. Et il n’y a jamais eu de zones de non droits. Le non droit, c’est l’inégalité de traitement à l’école, dans l’accompagnement vers l’emploi, en matière d’accès à la santé, la disparition des commerces de proximité. Les enfants sont bouffés par les punaises et ce n’est pas pris suffisamment en charge par le bailleur social ou les autorités compétentes.

Co Daniel Maunoury

Co Daniel Maunoury

Les gens ne croient plus aux appareils. Parce qu’on les malmène, parce qu’on les a trahis. La maltraitance, c’est l’impossibilité de rêver sa vie.

C.-B. – Après les attentats, des voix se sont élevées pour dire « Je ne suis pas Charlie ». Faut-il y voir le signe qu’une partie de la population ne se sent plus appartenir à la République ?
A.H. – Je ne crois pas. J’ai un papa de 80 ans qui est musulman et ne sait ni lire ni écrire. Je lui ai dit que j’étais lecteur de Charlie, il était choqué. Bien sûr il condamne fortement les attentats, mais il m’a dit aussi, « tu sais Amar, je n’ai plus que ma foi et ça me peine qu’on ait besoin d’humilier ». Il a été peiné à l’idée qu’on se moque de lui, alors qu’il a travaillé 35 ans dans le Nord au fond de la mine pour un salaire de misère. Il est laïc mais il ne comprend pas qu’on s’en prenne au sacré. Quand des gens disent « je ne suis pas Charlie », ce n’est pas parce qu’ils sont en faveur des terroristes. Ils ne sont pas venus à la manifestation du 11 janvier, car ils ont eu l’impression que c’était eux qu’on jugeait. Les gens ont vu la marche comme celle des dominants contre les dominés, de la bourgeoisie contre les pères bien souvent ouvriers. Il y a une grosse fracture. Mon travail, c’est de construire des ponts entre les politiques, les institutions, les gens eux-mêmes.

C.-B. – On n’offre plus de perspectives aux jeunes des cités ?
A.-H. – Les jeunes, vous savez ce qu’ils disent ? Le pire est à venir… Vous vous rendez compte, penser ça à 19, 20 ans ! Les jeunes savent qu’ils ne sont même pas espérés comme une réserve de main-d’œuvre. C’est au-delà du précariat, ils n’attendent rien. Le problème, c’est qu’il y a de moins en moins de gens sur le terrain. Et la maltraitance institutionnelle s’exerce d’abord contre les prolétaires de l’éducation. Les animateurs gagnent 1200€ par mois en travaillant 6 jours sur 7, jusqu’à 15h par jour. La plupart vont travailler un an ou deux puis vont s’arrêter. Il faut repenser les relais de terrain, l’accompagnement éducatif, la formation des éducateurs, car elle ne convient plus aux réalités. Propos recueillis par Cyrielle Blaire.

De septembre 2008 à 2011, Amar Henni a mené avec l’anthropologue Sylvain Lazarus et la psychologue Claire Nioche une enquête basée sur l’échange et la parole aux côtés d’une trentaine de jeunes de 18 à 22 ans de la Grande Borne et Grigny II. Cet espace d’expression et de débat avait pour objet de faire émerger une « pensée » bâtie à partir des « mots » et propositions des jeunes des cités. Une parole de l’intérieur, indispensable pour comprendre le rapport de la jeunesse des quartiers à l’Etat, les institutions, la loi, la citoyenneté (à paraître prochainement). Il est également co-auteur de deux ouvrages, « Cités hors-la-loi » (Ed. Ramsay) et « Ados, ambassadeurs de la loi » (Ed. SCEREN 2007, CRDP Académie de Versailles).

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