Avignon, Bussang, Grignan : en route pour les festivals

Alors que le 69ème festival d’Avignon frappe ses trois coups le 4 juillet, Bussang célèbre le 120ème anniversaire de son Théâtre du Peuple à partir du 11 juillet. Grignan, quant à lui, a inauguré ses vingt-neuvièmes « Fêtes nocturnes » le 26 juin.

 

 

 

Un palais des papes emblématique, une cathédrale de bois féérique, un château de la Renaissance historique… Trois sites marqués par des personnalités incontournables (Vilar en Avignon, Pottecher à Bussang, Mme de Sévigné à Grignan), trois étapes consacrées au spectacle vivant depuis plus d’un siècle pour l’un et quelques décennies pour les deux autres, trois lieux dont l’histoire se confond aujourd’hui avec le meilleur de la création artistique !
Il n’empêche, avant de glisser nos pas dans ceux des artistes qui nous convient à partager leurs émotions et leurs passions, il convient de s’alarmer de la fermeture de nombreux lieux culturels et de l’annulation de moult manifestations estivales : pas moins de 215 depuis mars 2014 ! Qu’elles soient de droite ou de gauche, sous couvert de restrictions budgétaires et de crise économique, municipalités et structures départementales comme régionales n’hésitent plus à trancher dans le vif : suppression de subventions aux compagnies, non-renouvellement de conventions avec des équipes festivalières (Lodève), fermetures intempestives et autoritaires de lieux culturels (le Blanc-Mesnil), non-reconduction de mandats de certains directeurs (Théâtre de l’Aquarium)… avignonLa culture est en crise, mais pas pour n’importe qui : derrière la mort programmée de la diversité et de l’originalité, se profilent là encore l’uniformisation des goûts et des esthétiques, la rentabilisation à marche forcée de l’industrie du spectacle dans tous les secteurs, en musique comme dans l’art vivant.

Trois fois deux six, trois fois trois neuf, « trois » pourraient bien être le chiffre emblématique de cette 69ème édition du festival d’Avignon : trois Shakespeare à l’affiche, trois jeunes metteurs en scène français à l’abri des remparts, trois Argentins pour insuffler un autre souffle que celui du mistral ! Sous la houlette d’Olivier Py, le maître des lieux, « Le roi Lear » ouvrira les festivités ou le bal des horreurs en la Cour d’honneur du Palais des Papes, avant que « Richard III » puis « Antoine et Cléopâtre » ne prennent la relève. Trois spectacles sur les grandes peurs et misères du pouvoir, sa futilité et son absurdité lorsqu’il faut lui sacrifier amour et bonheur de vivre… Si Samuel Achache s’autorise une petite « Fugue » personnelle au Cloître des Célestins, ses deux jeunes comparses, Benjamin Porée et Jonathan Chatel s’emparent respectivement de deux monstres du théâtre : Botho Strauss et August Strinberg !
Quant aux Argentins (Sergio Boris, Mariano Pensotti, Claudio Tolcachir), aux souvenirs d’une dictature sanglante ils osent y glisser quelques lueurs d’espoir et un souffle poétique capable de refleurir la vie sous les contraintes économiques. Et dans un même élan, chacun plongera avec délices dans le délire verbal du fantasque Valère Novarina. Par la voix de la grande comédienne russe Claire Sermonne, son « Vivier des noms » va briller de mille feux entre intelligence, humour et dérision !
Certes, le « INN » n’épuise pas à lui seul l’actualité avignonnaise. Le spectateur devra se frayer un chemin périlleux dans l’éclectisme du « OFF » entre spectacles au goût racoleur et véritables pépites théâtrales. Des lieux à fréquenter, parmi des dizaines d’autres, pour la qualité de leur programmation ? La Caserne des pompiers, la Chapelle du verbe Incarné  Le Chien qui fume, Le théâtre GiraSole, Le Grenier à sel, Le Petit Louvre, le festival Villeneuve en Scène, L’entrepôt, Présence Pasteur, le Théâtre Alizé, La Luna, le Théâtre de l’étincelle et celui des Carmes, le Théâtre de la Rotonde et celui de la Bourse du Travailbussang1 Sans oublier le Théâtre des Halles, dirigé par Alain Timar qui signe la mise en scène de deux spectacles (« Ô vous frères humains », d’Albert Cohen, « Pédagogies de l’échec » de Pierre Notte) et programme le grand comédien Serge Maggiani dans « Nous n’irons pas ce soir au paradis ».

Au cœur de la forêt vosgienne sous des cieux plus rafraîchissants, à Bussang très précisément, le Théâtre du Peuple fête ses 120 ans ! Un authentique hommage au théâtre populaire et à son créateur, Maurice Pottecher, qui se fit oeuvrier d’art au service d’une incroyable utopie, « Par l’art et pour l’humanité » selon la devise accrochée au fronton de la cathédrale de bois : offrir le plus beau de la culture aux travailleurs des bourgs et campagnes en cette fin de XIXème siècle ! Bussang ? Un îlot de ravissement qui tente, saison après saison, d’incarner le possible d’un théâtre pour tous. Un lieu de liberté qui continue de défendre une certaine idée du théâtre, véritablement populaire et incluant les comédiens amateurs, fort de sa vocation à former et à sensibiliser les publics. Au fil de plus d’un siècle d’existence, bravant les intempéries naturelles, les chaos politiques et les guerres claniques, la prairie vosgienne a su préserver et imposer les fulgurances initiatiques de Maurice Pottecher. Le doute n’est point de mise, il faut avoir foulé au moins une fois dans son existence ce carré magique, écarquiller grand les yeux sur l’imaginaire et le poétique, oser l’impossible à portée de main quand les lourdes portes du fond de scène s’ouvrent à l’ailleurs, quand un souffle d’air frais submerge la cathédrale de bois, quand la grand-messe artistique devient la kermesse laïque des plaisirs de l’esprit. bussang2Oyez, citoyens, n’ayez crainte de perdre votre âme à Bussang : venez, voyez et croyez !
Et pour que la fête soit totale, après la Belgique et le Québec, le Théâtre du Peuple invite l’Allemagne frontalière à la scène d’anniversaire. Avec « L’opéra de quat’sous » de Bertolt Brecht mis en scène par Vincent Goethals, le directeur du lieu, qui mêle treize comédiens amateurs aux professionnels et « Intrigue et amour » de Friedrich von Schiller sous la houlette d’Yves Beaunesne, avec Jean-Claude Drouot dans le rôle titre… Sans omettre, du 24 au 26/07, les hommages multiples rendus au maître fondateur à travers débats, colloques et mises en espace ainsi que la rencontre organisée par la CGT, qui fêtera elle-aussi ses 120 ans à Bussang.

D’année en année, l’affiche est belle à Grignan en la cour du château ! Un grand texte, associé à chaque fois avec de grands interprètes et de grands noms de la mise en scène : « Le roi s’amuse » de Victor Hugo mis en scène par François Rancillac et l’année suivante, en 2011, « Hamlet » de Shakespeare dirigé par Jean-Luc Revol, Denis Marleau aux commandes des « Femmes savantes » de Molière en 2012 puis une « Chatte sur un toit brûlant » de Tennessee Williams, enfin à nouveau Victor Hugo et sa « Lucrèce Borgia » en 2014 orchestrée par David Bobée…

Co/Nathalie Hervieux

Co/Nathalie Hervieux

En ce nouvel été, jusqu’au 22 août, c’est Didier Bezace qui s’empare de l’espace avec un compagnon de jeu fort plaisant : Georges Feydeau. Sous le titre générique, « Quand le diable s’en mêle », l’ancien directeur du Théâtre de la Commune d’Aubervilliers rassemble trois courtes pièces du maître du vaudeville (« Léonie est en avance », « Feu la mère de madame », « On purge bébé »), pour nous proposer en trois actes la peinture désenchantée d’un petit monde bourgeois englué dans les affres de la vie conjugale : la dissection sans concession d’une classe sociale sans envergure ni culture, où le paraître et le poids des conventions s’imposent avant tout. Un univers qui écorne l’image de l’homme comme de la femme, de vulgaires pantins où chacun à tour de rôle étale au grand jour ses faiblesses et bassesses. Point d’éden ou d’amour heureux chez Feydeau, sans illusion nous n’irons plus jamais au paradis, bien avant Heidegger et Sartre, il l’affirme et le martèle, « l’enfer c’est l’autre » !
Mais avec force humour et rire… Nul trace de psychologisme de pacotille, par la seule force langagière car là, peut-être, réside l’originalité première du théâtre de Feydeau : une mécanique de haute précision où les répliques s’enchaînent dans un tourbillon machiavélique, une course folle au bon mot, un marathon du verbe dont Bezace se délecte assurément ! Et pour que la tirade, saignante ou cinglante, atteigne sa cible sans coup férir, seule la façade du château s’offre à la vue pour tout décor, nul artifice ou machinerie, une ingénieuse estrade posée là pour devenir tour à tour salon, lit ou bureau… Et un inénarrable diablotin ou Lucifer, sous les traits du fantasque Philippe Bérodot, pour unifier le propos en trois actes de cette surprenante comédie humaine. Un théâtre populaire de grande qualité qui ravit le public, une scène qui respire le plaisir du jeu, de l’intelligence et de la créativité au service du texte,

Co/Nathalie Hervieux

Co/Nathalie Hervieux

un méli-mélo de talents conjugués et rassemblés sous la houlette de Didier Bezace.

Où l’on retrouve en sa compagnie avec bonheur, tels Thierry Gibault, Clotilde Mollet et Lisa Schuster, des compagnons de route au long cours. Qu’on se le dise, même si c’est en nocturne, à Grignan le public est vraiment à la fête, il serait dommage de la manquer ! Yonnel Liégeois

A lire durant vos pérégrinations festivalières :
– « Les pouvoirs de la culture », les actes du Forum d’Avignon 2013 publiés en octobre 2014. Toujours d’actualité, à l’heure où la disette budgétaire pousse à réduire les budgets culturels, pour interpeller les politiques sur le rôle et la place de la culture dans le développement de nos sociétés.
– « Le théâtre des idées », l’anthologie enfin rééditée des textes essentiels d’Antoine Vitez. Proposée par Danièle Sallenave et Georges Banu, une plongée vivifiante dans la pensée d’un « monstre » du théâtre, comédien et metteur en scène.
– « La vie comme au théâtre » et « Sept saisons », de Florence Delay. D’un livre à l’autre, les souvenirs et écrits d’une grande dame pour qui la vie fut et demeure théâtre.
– « Candide, années 2000 », d’André Morel. Un texte théâtral qui met en scène les pérégrinations de Candide en ce XXIème siècle débutant. Et si l’on décidait de s’éclairer à la philosophie des Lumières et de Voltaire ?

Deux rendez-vous à ne pas manquer :
Le 9 juillet à 11h en Avignon, dans le jardin du Théâtre des Halles, le débat organisé par le secteur confédéral Culture de la CGT : « Scènes de vie, des mots pour la dire ». Avec la participation de Bruno Doucey poète et directeur des éditions au titre éponyme, d’Olivier Neveux auteur de « Politiques du spectateur, les enjeux du théâtre politique aujourd’hui », de Pauline Peretz directrice éditoriale de « Raconter la vie », l’initiative lancée par Pierre Rosanvallon autour du « Parlement des Invisibles » et d’Alain Timar directeur du Théâtre des Halles.
Le 26 juillet à 17h30 à Bussang, la rencontre organisée par l’UD CGT des Vosges et le secteur confédéral Culture. Avec l’ensemble de l’équipe artistique, Jack Ralite et d’anciens directeurs du Théâtre du Peuple comme « grands témoins » (Jean-Claude Berutti, Pierre Guillois, François Rancillac…).

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Festivals, Rideau rouge

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s