La Villa Mais d’Ici, usine à rêves

Fondée en 1666 par Colbert, l’Académie de France à Rome est installée à la Villa Médicis depuis 1803. Deux siècles plus tard, en 2003 à Aubervilliers (93), est inaugurée la « Villa Mais d’Ici ». Une étonnante utopie en acte. Une communauté d’artistes solidaires, travaillant ensemble, mettant leurs talents au service les uns des autres. Un lieu ouvert sur le monde, depuis son environnement immédiat jusqu’aux horizons les plus lointains.

 

 

 

En plein cœur d’Aubervilliers, en Seine-Saint-Denis, dans le quartier Villette-Quatre Chemins, est installé depuis douze ans un lieu sans doute unique en France. Le portail rouge du 77, rue des Cités met un peu de couleur dans un espace qui en manque singulièrement. Sur le portail, au pochoir, un motif à la peinture blanche. Une usine dont le profil se mêle à des arbres et à des pièces de machine, poulies et engrenages. De la cheminée, des étoiles s’échappent vers le ciel. Bel emblème pour cette institution qui se présente comme une « friche culturelle de proximité ».
villa3Une institution, ce lieu l’est assurément, si l’on envisage son importance et le caractère exemplaire de son fonctionnement. Mais cela ne doit pas faire oublier qu’à l’origine et au cœur de la Villa Mais d’Ici, il y a une aventure humaine. C’est en 1998, en marge de la Coupe du monde de football, que tout commence. À l’occasion de la « Carnavalcade » de Saint-Denis initiée par Banlieues Bleues, un groupe d’artistes et de techniciens, marionnettistes et spécialistes de théâtre de rue conçoivent des marionnettes géantes qui défilent dans les rues et connaissent un grand succès. Parmi eux, Babette et Jean Martin et quelques amis, qui décident de poursuivre l’aventure. La conception et la manipulation des marionnettes géantes exigent la réunion de compétences diverses, artistiques et techniques. Elles nécessitent aussi un lieu pour la fabrication, le stockage, les répétitions. Après avoir erré durant quelques années, le petit groupe s’installe rue des Cités et la Villa Mais d’Ici est inaugurée en novembre 2003.

Avec l’installation dans ses locaux actuels, le projet commun se précise. Il s’articule autour de trois axes. La Villa sera avant tout un lieu de création et d’expérimentation centré sur les arts visuels et vivants. Un lieu qui accueille en résidence de courte ou longue durée des équipes artistiques de tous les champs disciplinaires et les accompagne dans leur parcours depuis la création jusqu’à la production artistique. Pôle de création pluridisciplinaire à la fois artistique et technique, la Villa Mais d’Ici se veut un lieu d’expérimentation politique et social, en créant un cadre de travail commun et d’entraide qui permette l’épanouissement de chaque structure et de chaque individu. C’est là le second aspect fondamental de sa vocation. Car si la Villa favorise l’épanouissement de la démarche créatrice de chacun, elle est aussi un formidable lieu de rencontre et d’apprentissage. Rencontre tout d’abord entre les résidents de la Villa. La réunion en un même lieu de compétences et de personnalités aussi variées permet des collaborations, des échanges enrichissants pour chacun. Et il ne s’agit pas d’un vœu pieux. La Villa est le lieu d’un formidable brassage qui permet une diffusion, un véritable partage des compétences entre les résidents. Les artistes mettent souvent la main à la pâte pour la fabrication des décors ou des costumes de leurs spectacles et il n’est pas rare de voir des techniciens monter sur scène et jouer la comédie.
Ces échanges ne se font pas seulement entre les résidents. Chaque année, de futurs professionnels sont formés à la Villa dans des domaines tels que la scénographie, la construction de décors, le costume, la vidéo, la mise en scène, le son, etc. L’organisation et l’accueil de rencontres professionnelles, de stages et de formations dans différents domaines de la création artistique est l’un des aspects de cette ouverture sur l’extérieur qui est aussi une caractéristique fondamentale de la Villa Mais d’Ici.

villa4Que l’on y passe seulement comme simple visiteur, on se sent d’emblée dans un endroit ouvert sur le monde. Et ouvert avant tout sur son environnement immédiat : le quartier et la ville. La cohérence et la cohésion du tissu social, si difficiles à construire dans les villes de la banlieue parisienne, la Villa y contribue pour sa part grâce aux liens qui se sont constitués dans la durée avec les habitants, les associations et les structures socioculturelles d’Aubervilliers et des alentours. Cette volonté de s’impliquer sur le territoire et auprès de ses habitants se traduit par des actions de proximité auprès des populations du territoire, des propositions artistiques multiples et originales s’adressant à tous les publics, des ateliers de pratiques amateurs, des manifestations faisant découvrir la richesse de la création contemporaine et redécouvrir un territoire et ses particularités.
Cette ouverture sur le monde va bien au-delà de cet environnement proche, et les regards des résidents de la Villa se portent parfois vers les horizons les plus lointains. C’est le cas en particulier de la compagnie Les Grandes Personnes, qui travaille avec des artistes du Burkina Faso, ou de l’association Carrefour Nomade, dont l’activité est centrée autour des cultures traditionnelles du Sahara. Une diversité d’horizons donc, qui n’a d’égale que la multiplicité des modes d’expression artistique représentés à la Villa Mais d’Ici. On peut dire sans exagérer que tous les métiers du spectacle, tant du point de vue artistique que technique, y sont présents. Du côté des compagnies, sans doute faut-il commencer par Les Grandes Personnes. Né en 1998, à l’occasion de la Carnavalcade de Saint-Denis, ce collectif réunit deux associations du même nom, une à la Villa Mais d’Ici, l’autre à Boromo au Burkina Faso. Pendant huit ans, les Grandes Personnes et leurs marionnettes géantes ont participé à de nombreux festivals et parades, en France comme à l’étranger. Elles ont donné naissance à plusieurs autres associations qui, de Boromo au Burkina Faso à Valparaiso au Chili, font vivre quelques familles de géants. Autre compagnie de la Villa, Méliades est un collectif d’artistes, plasticiens, vidéastes, photographes, comédiens, créateurs sonores. Sa démarche est d’investir l’espace urbain, de le détourner en créant un univers imaginaire et onirique. C’est ainsi qu’elle propose des installations éphémères dans des lieux publics (rues, friches industrielles, hôpitaux, cités, métro, bus). Ses spectacles se présentent sous forme de parcours interactifs où le spectateur devient à son tour acteur. Certaines de ses créations sont élaborées avec la population des lieux investis par la mise en place d’ateliers de pratiques artistiques (son, théâtre, vidéo, arts plastiques) en direction des jeunes et des adultes.

villa6Il convient aussi de signaler le travail remarquable des « Anges Mi-Chus », dont les spectacles sont imprégnés de l’univers du clown, du théâtre de geste, du théâtre d’objet, du cabaret. « La machine à verser », l’un de leurs spectacles conçu par Anne Carrard, se révéla petit bijou de poésie et d’humour, construit autour de deux comédiens et d’une machine extravagante faite de seaux, de brocs, d’une gouttière et d’autres éléments de récupération, le tout actionné par un vilebrequin. La compagnie « Le Monte Charge », de Philippe Vasseur, est née d’une recherche qui a débuté au Québec en 1995. En janvier 2003, la compagnie faisait l’acquisition d’un manège forain datant de 1950, qui sera transformé en scène de spectacle. Le théâtre, la musique et les nouvelles technologies sont les outils utilisés pour explorer les possibilités qu’offre cette scène en mouvement. Depuis 2004, « Le Monte Charge » s’investit en parallèle sur son territoire, Aubervilliers, par la mise en place de projets avec les établissements scolaires et les services culturels de la ville.
La compagnie « Les Petits Zefs », un collectif né en 2006, s’est construite dans l’idée d’associer arts plastiques, marionnettes et sculptures animées. À la fois expositions et spectacles, les interventions des Petits Zefs ont pour but d’investir et de modifier l’apparence des lieux du quotidien. La compagnie est composée de personnes de pratiques et d’horizons différents là aussi : arts plastiques, construction, électromécanique, pyrotechnie, comédie, musique. D’autres collectifs participent également à la vie de la Villa, comme l’association Carrefour Nomade, qui a pour objectifs de promouvoir les cultures traditionnelles et populaires du Sahara, et par là même de créer des rencontres interculturelles et intergénérationnelles et de développer une économie sociale et solidaire. Les « Filéféristes », association créée en 2008, regroupe trois costumières (Morgane Olivier, Marleen Rocher et Alice Duval), une plasticienne et comédienne (Maria-Adelia Cardoso Ferreira), et une bijoutière (Ophélia Leclercq). Ensemble ou séparément, les membres des Filéféristes participent à la réalisation de nombreux spectacles. Leur atelier à la Villa Mais D’ici est un espace de travail mais aussi de recherche et leur permet de s’enrichir mutuellement des expériences de chacune.

villa8C’est le cas également d’« Achromatik », l’association créée en 2003 par la photographe Suzane Brun et le plasticien José Rodamilans. Elle a pour vocation première de pratiquer et promouvoir la photographie à travers l’enseignement, la réalisation de visuels pour les compagnies (résidentes ou non), la participation à des événements culturels. L’association « EthnoArt », quant à elle, mène des actions de valorisation de la diversité culturelle en Île-de-France en diffusant les savoirs ethnologiques et en s’appuyant sur les disciplines artistiques (musique, danse, théâtre, photographie, arts plastiques, audiovisuel). Intervenant en milieu scolaire, en entreprises ou dans d’autres cadres, les membres de l’association œuvrent à lutter contre les préjugés et à encourager le respect mutuel.
Par des pratiques émergentes à mi-chemin entre arts plastiques, paysagisme, installation et performance, la Compagnie « Les Allumeurs » se veut un laboratoire de nouvelles formes. La distance entre l’artiste, l’amateur et le spectateur, associés dans un même acte, s’efface dans la célébration festive d’une réalité quotidienne.

La Villa Mais d’Ici accueille donc des groupes et compagnies, mais aussi des artistes individuels, comme Parme Baratier, plasticien. Au fil de ses recherches botaniques, il défile la fibre naturelle de la toile ou des plantes (lin, chanvre, coton, etc.) pour en extraire son papier. Papier qu’il utilise ensuite pour ses dessins, gravures et peintures. Parme Baratier a ouvert en 2002 un atelier de création papier équipé d’une presse pour l’impression des gravures en taille-douce. L’audiovisuel est aussi présent à la Villa, en particulier avec Étienne Chaillou et Mathias Théry, qui réalisent des films documentaires en essayant de proposer des formes nouvelles de narration, grâce notamment à l’usage de l’animation. Ils travaillent par ailleurs également sur d’autres types de projets liés à l’image : photo, dessin, graphisme. Il faut signaler aussi Édouard Blaise, dont les recherches portent sur les effets spéciaux, la décoration, les accessoires et les films d’animation. Sarah Letouzey, elle aussi, pratique plusieurs disciplines artistiques. Spécialisée dans l’illustration, elle a déjà élaboré plusieurs maquettes de livres pour jeune public. Son investissement à la Villa Mais d’Ici, sa pluridisciplinarité l’amènent à travailler avec plusieurs compagnies résidentes (décors, illustrations), ainsi qu’avec quelques commerçants du quartier dont elle réalise les vitrines.

la foire aux articules

Mélusine Thiry enfin, éclairagiste et accessoiriste de formation, est également vidéaste et illustratrice. Après avoir obtenu les Prix du public et des médiateurs à Figures Futur 2006 – Salon du livre et de la presse Jeunesse de Montreuil ‒ elle a réalisé plusieurs albums pour le jeune public et poursuit des recherches graphiques, dans ce domaine entre autres. Dirigée par le compositeur Michel Risse, la compagnie « Décor Sonore » est un outil de composition et de réalisation unique en son genre, dédié à la création sonore. Reconnue internationalement comme l’une des compagnies françaises les plus innovantes, Décor Sonore est aussi un « lieu de fabrique » sans équivalent.
Si la Villa Mais d’Ici se caractérise aujourd’hui par sa vitalité et une exceptionnelle diversité de talents, il fallait à son origine une certaine audace pour parier sur ce projet un peu fou. Le soutien de Jack Ralite, alors maire d’Aubervilliers, s’est avéré absolument décisif. Le courage avec lequel il a accompagné l’aventure de la Villa Mais d’Ici contraste singulièrement avec la frilosité des élus actuels. On peut en effet être surpris de voir un lieu aussi remarquable à tout point de vue fonctionner quasiment sans subventions. Tout juste de quoi payer quelques mois de loyer et de charges pour les 3000 m2 de la friche industrielle où est installée la Villa. Pour les mois restant, les résidents assurent le fonctionnement de l’institution. Une situation qui empêche la Villa Mais d’Ici de donner son plein rendement. Et pourtant elle tourne !

Au moment où les subventions allouées à la culture sont de plus en plus faibles et aléatoires, la mutualisation des compétences et des moyens s’avère une solution viable. La Villa Mais d’Ici en donne une preuve éclatante. Karim Haouadeg, critique à la revue Europe

Publicités

Poster un commentaire

Classé dans Cinéma, Expos, installations

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s