Charleville, entre gaines et chiffons

Le 18 septembre, Place Ducale, Charleville-Mézières ouvre la 18ème édition de son Mondial des Marionnettes. Pendant dix jours, au cœur des Ardennes, le plus grand festival au monde rassemble des marionnettistes venus des cinq continents. Un événement incontournable pour tous les amoureux d’un art vivant fait de bric et de broc, de bois ou de chiffons.

 

Qu’on se le dise, le doute n’est point de mise, Charleville est bien la « Mecque » de la marionnette ! Créé en 1961 par Jacques Félix, le fondateur de la compagnie des Petits Comédiens de Chiffons, le festival s’impose aujourd’hui sur la scène internationale comme le rendez-vous incontournable du pantin de bois, de chiffon ou de papier ! Qui rassemble en cette édition 2015 plus d’une centaine de compagnies pour 580 représentations et plus de vingt-cinq pays représentés…
charleville4Aux côtés des deux compagnies d’artistes associés et fils rouge du festival ( « Les anges au plafond » et « Duda Paiva Company »), s’offre en fait dans sa grande diversité la palette la plus dynamique et créative du spectacle vivant ! Pour la directrice Anne-François Cabanis, « tous les registres sont ouverts à la marionnette, la satire – le comique – le tragique – le réalisme, elle a su gagner sa liberté, mettre en lumière sa puissance symbolique et esthétique ». En quittant le domaine réservé de l’antique castelet, selon la spécialiste, la marionnette a conquis l’espace scénique et celui de tous les possibles, « du minuscule au gigantisme, du gros plan sur un visage au panorama lointain, du personnage unique à la foule ».

La compagnie « Les anges au plafond » de Camille Trouvé et Brice Berthoud, installée à Malakoff en région parisienne, en fournit un bel exemple. Invitée d’honneur de la présente édition, elle propose quatre spectacles qui illustrent la riche diversité du pantin de bois. Leur singularité ? Une étonnante habilité à utiliser le papier pour fabriquer leurs marionnettes à taille humaine, entre la fragilité de la matière et la force de la représentation ! Et pour donner à voir et entendre des personnages à la puissance symbolique incontournable : Antigone, Œdipe, Camille Claudel… Ou de nous transporter dans une authentique yourte pour nous conter leurs extravagantes « Nuits polaires » ! Un spectacle où le réalisme le plus cru flirte de belle façon avec le poétique et l’onirique quand le monde des humains se frotte pour survivre au monde des lutins polaires,  » braillards, soiffards et forts en gueule « , un voyage initiatique entre mensonges et vérités, coups de folie et coups de froid au cœur du Groenland… charleville3Quant à la compagnie brésilienne « Duda Paiva », du nom de son fondateur, elle présente « Blind », sa nouvelle création, et deux autres spectacles : « Marvin » que Duda Paiva a mis en scène pour le Théâtre de marionnettes Ostrava en République tchèque, et « Albedo » dont il a créé les marionnettes pour la compagnie de danse Siameses en provenance aussi du Brésil… « Blind » ? Presque l’histoire authentique de Duda, celle d’une personne qui perd la vue puis la retrouve, le combat contre le handicap, la cécité de tout un chacun.

De grandes figures de la marionnette, japonaises et chinoises, seront encore présentes à Charleville cette année. La compagnie japonaise Hitomiza Otome Bunraku, par exemple, avec leur incroyable manipulation de grandes marionnettes et le chinois Yeung Faï qui nous avait proprement ensorcelé avec son précédent spectacle « Blue Jeans ». Un récit d’une force dramatique poignante qui nous donnait à voir la face cachée de cette exploitation mondialisée pour le plus grand profit du commerce international. Une main d’œuvre au coût le plus bas, des conditions de travail moyenâgeuses, des journées de labeur interminables : telle est la vie de milliers d’enfants en Chine, en particulier des filles, qui s’en vont grossir les bataillons d’ouvrières des grandes villes ! Jasmin la triste héroïne, comme tant d’autres, n’échappait pas à ce triste sort. Il nous revient aujourd’hui avec « Teahouse, un spectacle qui revisite l’épopée de la marionnette, de la révolution culturelle au temps de Mao à celui plus contemporain du karaoké ! Un grand artiste, formé dès l’âge de quatre ans par son père, Grand-Maître chinois de la marionnette !
charleville2A ne pas manquer encore : l’allemande Ilka Schönbein avec son Theater Meschugge, le théâtre La Licorne et son « Cœur cousu », Jean-Pierre Lescot et son « KO debout »… Ainsi que les créations sur les thèmes d’actualité aussi chauds que la consommation (« Eden Market », par la compagnie « La soupe »), l’environnement (« L’homme qui plantait des arbres », par la compagnie Arketal), le tragique chemin des migrants vers une terre de liberté (« Les Inouïs », par la troupe belge T1J)…

Pour ce cru 2015, l’Union départementale CGT des Ardennes assure encore sa présence dans le « Off » du Festival. Depuis 2009, un coup d’essai devenu coup de maître, la Bourse du Travail s’impose elle-aussi comme un haut-lieu du pantin de chiffon ou de bois ! « Dans un département en pleine galère, quand des boîtes ferment, ce n’est pas évident d’investir ainsi dans la culture et d’inviter syndiqués et salariés à découvrir autre chose que Disneyland…», constate Pascal Lattuada. Le secrétaire de l’Union départementale CGT des Ardennes est pourtant catégorique, « la Bourse du Travail ne peut rester fermée durant ce rendez-vous exceptionnel sur notre agglomération, nous voulons tenir la place qu’une organisation syndicale se doit de prendre en faveur de la démocratie culturelle et du droit à la culture pour tous ». D’autant que le constat est amer, mais pas désabusé pour le responsable syndical : le mouvement social a progressivement abandonné le champ de l’éducation populaire. D’où l’enjeu de la reconquête pour que le syndicat redevienne un « bouillon de culture ».
charleville1Cette année encore, la CGT accueille donc trois compagnies : le théâtre « Burles », « La brigade d’agitateurs de la jeunesse » et la compagnie de « L’échelle ». Un programme qui s’enrichit de diverses expositions et rencontres-débats durant tout le festival, tant sur le statut des professionnels du spectacle (le 23/09, à 15H) que sur les 120 ans de la CGT (le 23/09, à partir de 18H) : de belles heures à venir pour le peuple carolomacérien !

Et comme une bonne nouvelle ne peut s’annoncer sans en appeler une autre, que le public francilien se réjouisse, s’il ne l’a déjà fait : jusqu’alors seule grande capitale européenne sans outil spécifique, Paris s’est enfin offert une scène exclusivement dédiée aux arts de la marionnette, le théâtre « Mouffetard » : à fréquenter assidument par petits et grands ! Au pays de Rimbaud et d’ailleurs, poupées de bois et consorts en chiffon ou papier n’ont pas fini leur révolution ! Yonnel Liégeois

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