Alexis Jenni, ou l’absurde libéralisme

Dans « La nuit de Walenhammes », Alexis Jenni nous embarque dans une ex-ville minière rongée par le libéralisme. Un propos plus que percutant, le constat d’un monde qui part en vrille. Rencontre

 

 

Amélie Meffre – Vous êtes professeur de sciences de la vie et de la terre, à Lyon. « L’art français de la guerre », votre premier ouvrage publié chez Gallimard, reçoit le prix Goncourt en 2011. En 2015, vous signez votre cinquième roman, « La nuit de Walenhammes ». Vous ne cessez d’écrire ?
Alexis Jenni – J’écris tous les matins. Avant, je passai un peu de temps à « glander », maintenant plus question. jenni2Je suis déjà sur mon prochain roman qui ne va pas tarder à sortir. Avant que Gallimard ne me publie, j’ai bataillé pendant vingt ans. Après vingt ans de cocotte minute, ça sort violemment… Après « L’art français de la guerre », je suis passé aux nouvelles. J’adore ça, des formes plus courtes qui se terminent vite. On ne se cogne pas au mur. C’est dommage que les revues n’en publient plus. Ensuite, j’ai travaillé autour de clichés de 14-18 pour France 2 et écrit  » Son visage et le tien « , un essai de spiritualité.

A.M. – Votre dernier roman dresse un constat assez terrible sur notre monde rongé par le libéralisme. Pourquoi avoir choisi une ex-ville minière ?
A.J. – J’ai passé une année comme prof à Vieux-Condé, à la frontière belge, il y a vingt-cinq ans. J’ai beaucoup aimé. C’est à la fois glauque et très humain. J’aime ces villes, le temps gris. Deux idées tournaient. L’une autour de ce paysage et de la grande déglingue de l’Europe. L’Europe industrielle, fondement de notre prospérité, qui part à vau-l’eau. L’autre, autour de l’imaginaire économique, omniprésent dans les médias, qui prend des allures de bon sens et qui atteste d’un sacré basculement à droite. Sur quel projet ? Nul ne sait. L’État décide du non-remplacement d’un fonctionnaire sur deux. Mais dans quel but ? C’est l’absurdité de la révolution conservatrice. Même chose quand on désigne l’assistanat comme un cancer de la société française : ça sonne aujourd’hui comme une réalité spontanée. Une évidence. On n’aurait jamais osé dire ça, il y a vingt ans. C’est indigne et faux !

A.M. – « L’éphéméride de Lârbi », qui vient rythmer votre roman, vaut son pesant d’or. Vous n’y allez pas de main morte…
A.J. – Je n’ai rien inventé. J’ai fait du copié-collé à partir de déclarations jenni1d’idéologues, d’industriels ou de Gattaz. « Il faut arrêter avec le romantisme social », par exemple, c’est une tirade du patronat allemand à propos du salaire minimum. Face à ça, la fonction syndicale des empêcheurs de rationaliser en rond est discréditée. Alors que le syndicalisme est important comme force de pensée et de proposition. Les grèves dans les transports, dans les services publics, résultent du refus des directions de négocier. Ce manque de dialogue social est terrible.

A.M. – Vous mélangez les genres dans votre livre (roman social, science-fiction, pamphlet…) et inventez des personnages clés, tel celui de Charles Avril qui vient enquêter à Walenhammes. Pourquoi avoir choisi un journaliste « pigiste » à peine payé ?
A.J. – C’est une inquiétude citoyenne sur l’avenir de la presse : quelle info ? Quelle liberté ? Si la presse ne paye plus les journalistes, comment faire la part de ce qui est vrai, de ce qui est faux dans toutes les infos qui circulent sur Internet ? Charles Avril a le statut des intellectuels précaires qui font tourner la machine culturelle. Des gens brillants qui survivent.

A.M. – Il y a aussi des personnages étranges comme ces Brabançons aux longs manteaux qui sèment la terreur dans la ville…
A.J. – Je suis parti des « tueurs du Brabant » qui ont effrayé la Belgique dans les jenni3années 1980, attaquant des supermarchés avec des masques de présidents français et tuant plus d’une dizaine de personnes, dont des policiers. Des bandits, sans foi ni loi, qui ravagent tout ce qui peut être collectif. Les grandes institutions collectives sont toutes malades. On évoque le règne de l’individu. Mais l’individu est une notion ni très claire, ni très sûre. Le seul individu qui existe, c’est « L’enfant sauvage » de Truffaut. Nous sommes tous issus d’une famille, d’un collectif de travail…

A.M. – Vous démarrez votre roman par un chapitre intitulé « Le monde comme il va ». Qui se passe dans un bordel où l’on dit aux filles « surtout n’envoyez pas de signaux négatifs à nos investisseurs ». Pourquoi ?
A.J. – Ce pourrait être une métaphore des États qui amputent la moitié des services publics pour rassurer les investisseurs. Terrible destin du politique, entre impuissance et mépris. Le politique doit faire des choix. En même temps, si la fonction politique est discréditée, il n’y a plus de gouvernance et c’est la loi du plus fort. Propos recueillis par Amélie Meffre

Une pépite de roman
Avec « La nuit de Walenhammes », Alexis Jenni signe – osons le mot – un chef d’œuvre. Sa plume est magnifique et son propos, décapant. Ce pourrait être un très bon roman sur la mort d’une cité minière. Il va bien plus loin en nous décrivant le nouveau monde, en proie au libéralisme le plus abject. Pour ce faire, l’auteur nous conte le périple de Charles Avril, journaliste, venu enquêter sur les drames qui secouent la ville, notamment une piscine qui a pris feu ! Surtout, Alexis Jenni invente des personnages clés qui en disent long sur la débandade générale. Outre Charles, pigiste pour un site Internet dont les articles ne sont payés que s’ils font le buzz, il y a Lârbi Mektoub, en charge du patrimoine de Walenhammes, qui écrit des éphémérides corrosifs, une préfète complètement inutile, une fillette qui dévore Dostoïevski, une maître-nageuse aimante… Alexis Jenni nous dit plein de choses, non sans humour, sur notre société en pleine déconfiture : les responsables politiques pleins de vide, les entrepreneurs assoiffés, les chômeurs apeurés, le racisme qui bruisse, l’école qui devient vaine quand le travail est mis à mort… « La nuit de Walenhammes » est un constat implacable sur ce qui advient. A.M.

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Classé dans Entretiens, rencontres, Littérature

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