Shakespeare, du traduire au dire

Sept volumes depuis 2002, désormais disponibles à La Pléiade en édition bilingue : les Tragédies, puis les Histoires, enfin les Comédies de maître Shakespeare dont les deux derniers volumes viennent de paraître en mai 2016… Avec le concours de Gisèle Venet, Jean-Michel Déprats s’est attelé à une œuvre monumentale. En cette année du 400ème anniversaire de la mort du natif de Stratford, rencontre avec un éminent traducteur, orfèvre du théâtre élisabéthain.

 

 

À l’image d’Obélix, Jean-Michel Déprats est tombé dedans tout petit ! Grâce à son père, féru de spectacle vivant et délégué à l’UFOLEA (Union Française des Œuvres Laïques d’Éducation Artistique) qui dépend de la Ligue de l’Enseignement. Enfant, il assiste à ses premières deprats1représentations shakespeariennes et plus tard le papa metteur en scène lui offrira même le rôle de Puck dans le « Songe d’une nuit d’été » ! L’anglophile, à son tour enseignant à l’université de Nanterre dans le département d’Études anglo-américaines et le département des Arts du Spectacle, évoque avec tendresse ce temps du père, instituteur, au sortir de la Libération et porteur d’un projet culturel en direction du public des écoles et des milieux populaires. « Un mouvement qui s’inscrivait dans celui de la décentralisation et de Jean Vilar et lorsqu’on est un passionné de théâtre, on aime particulièrement Shakespeare qui est « le » théâtre incarné », souligne le spécialiste. Qui, fasciné par le poids d’être de tous ces personnages, dévore dès le collège l’auteur de « Roméo et Juliette » déjà à La Pléiade dans la traduction du fils de Victor Hugo, François-Victor…

 

L’imaginaire, la densité de vie plus forte que celle du commun des mortels offerte à la représentation : voilà ce qui le touchera de prime abord, avant qu’il ne s’engage dans des études universitaires d’anglais, celui qui s’affirme aujourd’hui comme le traducteur par excellence de l’œuvre de Shakespeare.

« Aujourd’hui, bien sûr, je ne vis plus la représentation théâtrale au premier degré, c’est avant tout l’aventure de la langue qui me passionne. Il n’empêche, je demeure convaincu que le jmdthéâtre de Shakespeare n’a rien d’intellectuel. Il nous faut dépasser clichés et craintes qui seraient susceptibles d’apeurer celles et ceux qui sont loin des repères culturels convenus. C’est un auteur immédiatement accessible : avec lui, on entre d’emblée dans les passions humaines, sans doute beaucoup plus que dans  la tragédie classique française qui demande une culture de l’alexandrin et fait appel à un mode d’expression plus aristocratique ». Et l’ancien universitaire de poursuivre, « ce n’est pas pour rien que les Romantiques ont pris le génial Anglais comme bannière de leur révolte, en raison de ce mélange de comique et de tragique, de sensualité/sexualité et de grotesque. On y trouve en fait l’expression de la vie dans  sa totalité, de façon brute et complexe ». Il n’empêche, traduire Shakespeare en français n’est pas chose aisée et nombreux furent les metteurs en scène, Jean Vilar entre autres, à se plaindre des difficultés à se mettre en bouche un tel texte.

 

Une aventure de la langue dans laquelle s’engage Jean-Michel Déprats, à corps perdu ! « Comme il n’existe aucun manuscrit de la main de l’auteur, et qu’aucune des nouvelles deprats4éditions anglaises de l’œuvre (Oxford, Cambridge, Penguin etc…) n’était complète, il a d’abord fallu établir une version anglaise qui serait soumise à traduction », précise-t-il. Qui privilégie l’édition « in-quarto », parue du vivant de Shakespeare sans qu’il donne son imprimatur, sur la version parue après la mort du poète dite du « Folio » établi en 1623 à l’initiative de deux comédiens de sa troupe, et donne un texte de référence unique homogène (Quarto ou Folio) pour chaque pièce. Autre question importante: est-il différent de traduire un roman ou une pièce de théâtre ? « Nettement, selon moi, car la dimension du jeu intervient de façon cruciale. Personnellement, j’ai envie de traduire du théâtre avec cette perspective d’entendre le texte. Avec ce rythme et cette intensité de la voix, des notions capitales pour un texte de théâtre, une parole et un souffle portés par des comédiens sur les planches et qui l’emportent dans Shakespeare plus que chez tout autre dramaturge ».

Rythme et sons ? Une véritable force de frappe… Avec cet auteur, la « physique » de la langue shakespearienne s’impose à l’évidence au point que traduire Shakespeare, selon Jean-Michel Déprats, oblige presque à prendre le contrepied de ce qui est enseigné comme l’objectif de la version d’agrégation ! Nul besoin avec « Macbeth » ou « Le roi Lear » de sur-traduire pour montrer que l’on a compris, montrer ce que le texte veut dire. « Ce que le texte veut dire n’est sans doute pas l’objet majeur de la traduction lorsqu’il s’agit de Shakespeare, le sens est tellement riche et diffusé dans les sons et les rythmes que réduire le texte à ce qu’il veut dire conduit à une traduction appauvrie, rationalisante, intellectualisante ». Une solution qui rallonge le texte et fait perdre aux rythmes et aux sons leur pouvoir de percussion, leur force de frappe. « Songez aux premières tirades de Richard III : la langue deprats5shakespearienne, c’est une langue où le jeu de l’acteur est immédiatement concret et repérable, il y a une présence évidente de Shakespeare comme directeur d’acteurs dans les mots qu’il emploie, dans la rythmique qu’il confère à son texte ».

 

Que l’acte de traduire rime parfois avec trahir, Jean-Michel Déprats en a bien conscience. « Traduire est un acte contre nature puisque tout texte est inscrit dans sa langue, la traduction comporte une part de violence puisqu’on arrache un texte à son corps verbal, selon la formulation si juste de Jacques Derrida ». Ce pari de la liberté et de l’innovation littéraire au service de l’oralité du jeu, le Déprats traducteur l’ose pourtant avec talent pour que le Déprats spectateur, et tout le public français à ses côtés, jouissent goulûment de la langue shakespearienne. Yonnel Liégeois

 

D’une pièce à l’autre

Traduire du théâtre ou traduire pour le théâtre ?

Avec Déprats, pas de doute : il traduit pour la scène, des comédiens et pour un public invité à se laisser prendre au chatoiement d’une langue. Un « exercice » qu’il pratique depuis les années 80, depuis que Jean-Pierre Vincent lui demanda de traduire « Peines d’Amour Perdues » pour le Théâtre National de Strasbourg. Dès lors, beaucoup de metteurs en scène choisissent les traductions de Jean-Michel Déprats pour leur fluidité et leur puissance évocatrice. Face aux traductions antérieures, l’universitaire révolutionne le deprats3genre en optant pour une poétique théâtrale. « L’enjeu de la traduction de Shakespeare est moins de rechercher une autonomie d’écriture en français que de saisir le geste qui commande la parole théâtrale », écrit-il dans son argumentaire paru dans le premier volume de La Pléiade, « Il importe de le recréer dans une langue imaginative, énergique et spontanée, une langue qui parle au spectateur d’aujourd’hui ».

Le « Shakespeare nouveau  est arrivé », à savourer sans modération. A s’offrir ou à offrir pour un plaisir renouvelé !

« Shakespeare » en sept volumes à La Pléiade Gallimard, dont les deux derniers qui viennent de paraître: Tome VI (Comédies II, 1712 p., 64€) et Tome VII (Comédies III, 1808 p., 66€), prix de lancement jusqu’au 31/12/16. Le coffret des deux volumes vendus ensemble, pouvant contenir le tome V (Comédies I, 1520 p., 67.50€) acquis par ailleurs: 130€. Les trois volumes « Comédies » : 193€, jusqu’au 31/12/16.

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Classé dans Entretiens, rencontres, Rideau rouge

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