Retour d’Avignon, impressions festivalières

Feuilles volantes ? Idées, impressions flottantes, subjectives, éphémères, jetées à la dérive pour faire venir le poème en nous… Comment l’esprit d’un lieu, un bruit, une image, des musiques, un texte, un film, un parfum – même, nous atteignent dans notre quotidien, nous altèrent et nous désaltèrent, nous invitent à renouveler notre présence au monde.

 

 

 

Avignon, retour d’un festival endeuillé par la tuerie de Nice. Les artistes furent à la hauteur dans leurs interventions, les spectateurs ont répondu souvent avec ferveur à leur appel à se mobiliser, par le silence ou par la minute d’applaudissements parfois proposée en ouverture des représentations par la direction du festival. Hélas, ces initiatives n’ont pas été partout relayées. Cela donnait alors comme un léger esprit de flottement à la ville et, dans  nos folles courses pour aller de lieux en lieux, l’étrange sentiment d’une foule livrée à sa vacance, en prise à l’excès du consumérisme culturel et ludique. Peut-être, au fond, une angoisse profonde, sourde, bien masquée. Sorte de fuite… Tout de même, qu’une telle tuerie donne l’impression de ne rien n’arrêter, neavignon3 serait-ce qu’un seul moment, je ne m’y fais pas.  Et que les gens de théâtre ne proposent rien à entendre et à vivre communément m’attriste. Que l’on ne propose pas de se mettre à l’écoute d’une parole glace.

Cette foule, déambulant nonchalamment en grappes serrées, donne l’impression de ne pas être vraiment présente aux drames du monde, ouverte à la compassion et debout. Elle n’a pas été appelée au sursaut. Le bruit, la fureur, elle les absorbe comme une chambre acoustique. Les rues, animées par les traditionnelles parades, me devenaient comme surréalistes et les défilés m’apparaissaient alors presque obscènes et indécents. On s’habitue à l’inacceptable. Comme si de rien n’était. L’affaire est rendue dans la presse aux seules joutes oratoires de sinistres ténors politiques. Soyons justes, une palme d’or à la droite ! C’est que ce crime ici se perpétue en terre irriguée par le frontisme, il faut donc tirer les ficelles. Et c’est tout juste alors si l’administration des choses n’est pas davantage responsable que les commanditaires des assassinats.

 

Comme nous l’avons fait jusqu’ici, sans doute avec raison, suffit-il de continuer à dire « vous ne nous empêcherez pas de penser, jouer, aimer, boire et chanter ! » ? Désir fort,  impérieux, soudain, d’un rassemblement républicain manifestant l’empathie avec les victimes et appelant à se lever fraternellement contre la haine : rien n’est venu des hautes sphères citoyennes pourtant tellement présentes sur Avignon ! Et je ne me dissocie pas d’eux, dans cette affaire je n’ai jamais levé le bout de l’index dans les assemblées où j’étais. A notre

Devant l'Hôtel de ville d'Avignon, au lendemain de l'attentat de Nice

Devant l’Hôtel de ville d’Avignon, au lendemain de l’attentat de Nice

décharge la sidération, l’effroi qui submerge. Ici, à Avignon, précisément là, a manqué l’appel un peu solennisé à ce que cette foule se constitue en Peuple pour refuser l’inacceptable. Faire peuple, juste un temps au moins : cette proposition n’a pas été lancée à la foule.

Pourtant, au final nous partageons les propos d’Olivier Py, en exergue de sa présentation du bilan du festival  : « citer Simone Weil, ouvrière et philosophe, nous avons oscillé entre la pesanteur et la grâce, ou peut-être trouver un équilibre entre les deux, un monde ultra-violent et une insistance à vivre. Au plateau, les soubresauts de l’histoire, le mélange des langues, les écritures du maintenant et les paroles contemporaines des récits sans âge nous ont emportés et percutés de leur poésie. » De bons esprits ricaneront de mots pieux. Mais figurez-vous que j’ai désir d’adhérer à ce qui est pour vous de vieilles chimères. Et que d’associer ouvrière et philosophe, hélas, c’est tout de même suffisamment rare pour ne pas être relevé. On aimerait que ce fut plus souvent. Pourtant, oui, tant de nouvelles et surprenantes beautés vues  ici. Oui, on peut créer de nouvelles beautés.

 

Comme ce spectacle ténu, fragile, « Les dits du bout de l’Ile »… Une fiction de  Nassuf Djailani présentée par la compagnie Ariart, qui nous vient de Mayotte et que m’a fait connaitre Florence Gendrier, directrice des affaires culturelles là-bas.  Mayotte, cette ile livrée à de telles violences ces derniers mois… Plusieurs membres de la troupe, installée dans une MJC de de Kani-Kéli au sud de Mayotte, se sont d’ailleurs formés quelques mois au conservatoire d’Avignon. La troupe rythme l’année de lycéens et d’étudiants de rendez-vous de théâtre. La rupture du jeûne du Ramadan (l’iftar)  s’accompagne d’un « iftar burlesque ». « Le « Mourengué de la poésie », en référence au nom de la boxe mahoraise, réunit des jeunes autour d’un projet artistique et les invite à « remplacer les coups de poing par la parole ». « Le théâtre mahorais est riche de plusieurs langues et genres poétiques locaux », souligne Nassuf Djailani. « À Mayotte, il y a un public mais la culture n’est pas la préoccupation de la classe politique. Notre espoir ? Faire naître de la beauté pour leur montrer que nous sommes là ». Je quitte mes paysages et mes repères familiers, ma culture, la terre ferme de mes certitudes. Pas besoin d’aller bien loin. L’étrange et pourtant semblable étranger est là. Le théâtre me le rend proche. J’entends d’autres histoires, d’autres récits, d’autres cris et chants que les nôtres. avignon2Il nous faut risquer de nous perdre en terre étrangère et, par là, à grandir, à nous ouvrir. Se laisser se recevoir de son semblable pour se renouveler. Le poème toujours de l’exil, de l’errance. C’était à la Chapelle du Verbe incarné. Là où, lors d’un précédent festival, était Édouard Glissant. Il manque.

 

J’ai vu encore quelques autres belles choses. Peu dans le In, n’ayant pas réussi à trouver des places. Pas de Cour d’honneur, ni de « Damnés » (du 24/0916 au 13/01/17, salle Richelieu de la Comédie Française, NDLR)… De toute façon, je redoutais tellement d’être déçu  par la transposition dans le langage théâtral du film inoublié de Luchino Visconti. « Karamasov », sans m’ennuyer du tout, m’a quand même un peu déçu par son côté trop illustratif, même si les images ici ne sont pas bavardes, redondantes. J’ai eu alors comme l’impression de lire une édition illustrée, et je me revois petit garçon lorsque j’étais malade, alité, avec ces gros livres reliés, illustrés de gravures de Gustave Doré ou d’images d’Epinal, que tenaient mal mes mains. D’autres livres reposaient sur le lutrin que leur offraient mes jambes repliées en équerre : Kipling, Hector Malo et « Sans famille », Jules Verne et Michel Strogoff… Au fond, enfants, nous aimons les gros livres ! Un moment qui passe quand l’âge adulte submerge l’adolescence, quand l‘on commence à chercher l’éternité dans l’ivresse de la vitesse, quand le délice de sa présence dans l’instant perpétué nous ennuie. Tiens, justement tout de même, la belle place laissée par Bellorini à l’enfance. Demeure aussi l’idée que peut-être certains s’engageront dans la lecture de ces gros ouvrages romanesques pour y approcher ce qui perdure de ce que nous nommons ici, avec beaucoup d’imprécisions, l’âme du peuple russe que  Dostoïevski incarne si bien. Et qu’ainsi ils entreront dans la compréhension contemporaine et dans les textes puissants de Svetlana Alexievitch : « La avignon1fin de l’homme rouge », « La supplication », « Les cercueils de zinc ».

Et encore « Espaece » qui recherche autour de la pensée, l’œuvre, l’histoire de Georges Perec. Sorte de théâtre silencieux et chorégraphié.  Dans le Off, aux Hivernales, « What did you say ? » : magnifique hip-hop conjuguant le travail de Brahim Bouchelaghem et de Carolyn Carson.. Oui là, justement de nouvelles beautés, de nouveaux gants à la beauté.  Et « Les fureurs d’Ostrowsky », qui nous montre que l’exploration des scènes antiques peut être salvatrice pour comprendre aussi aujourd’hui ! Car, enfin, toute culture, toute religion, et chacune d’entre elles singulièrement, je crois que Walter Benjamin a dit quelque chose d’approchant, portent sa propre part de barbarie en son origine. A laquelle il ne faut pourtant pas réduire ces constructions humaines, sous peine de les faire sombrer dans la pire partie de leur âme. D’ailleurs, ces ténèbres, les religions les explorent elles-mêmes lorsqu’elles conduisent l’effort théologique qui, tout de même, reste une réflexion ordonnée contre l’obscurantisme qui pourrait les submerger. « Lenz » de Büchner, mis en scène par avignon6l’autrichienne Cornelia Rainer, aborde aussi cela. En moi, l’écho du « Méridien » vu cet hiver au théâtre du Rond-Point où Nicolas Bouchaud aborde la même histoire à travers les mots et la vision qu’en fait cette fois Paul Celan. La poésie ? Une poignée de mains !

 

Le lendemain de la tuerie de Nice, j’étais dans une salle du cloitre Saint-Louis où se tenait, à l’occasion de l’anniversaire du festival, une journée intitulée « 70 ans de politiques culturelles et maintenant ? ». Il faut le dire, nous ne fûmes pas à la hauteur de la question et des enjeux d’aujourd’hui pour composer une politique culturelle ambitieuse capable de régénérer la vie sociale, de « faire société »… Ce qu’on veut dire sans doute, mais sottement, lorsqu’on évoque « le vivre ensemble » ! Alors qu’au lendemain de la guerre, les forces, précisément appelées vives, celles de la Résistance, ont su renouveler une société en jouant et se jouant des contradictions. Chacun gardant sa visée propre, composer, sans compromission ni même compromis. Composer, c’est au-dessus. On parle beaucoup du programme du C.N.R., le Conseil National de la Résistance, de ses acquis. On s’interroge trop peu sur les volontés conjuguées qui les ont portés. Pourtant, cela pourrait nous instruire un peu que de avignon5 chercher à comprendre cette  dynamique qui les a  fait naitre. Ne pas reproduire, car c’est réduire ainsi les choses à être cadavre historique.

Cette journée, de toute façon mal ficelée, a vu son ouverture perturbée par l’écho des attentats de la veille…  Ce nécessaire chamboulement de l’ordre du jour, hélas, ne fut pas conduit dans une forme adéquate et mobilisatrice, c’est-à-dire sensible… Par exemple, pas même une minute de recueillement, une lecture.  Du coup, le débat du matin qui devait nourrir le fond par un apport historique (avec Bernard Faivre d’Arcier, Emmanuel Wallon, Pascal Ory et Jean-Pierre Saez)) a été court et appauvri, trop centré sur l’évènementiel et le circonstanciel. Les contributeurs ne s’étant pas suffisamment exprimés, l’échange de l’après-midi consacré à notre tâche d’aujourd’hui manquait de matière. Triste et assez affligeante réunion d’élus.

 

Je rechigne pourtant à rentrer dans le rang de ceux qui se contentent de vilipender les élus. Que leur demandons-nous, nous autres syndicats, mouvements d’éducation populaire, société civile ? De quelles exigences, de quelles idées neuves, de quels désirs, de quelle soif poétique sommes-nous réellement porteurs ? Pour la plupart, nos élus sont d’abord culturellement démunis. Toutefois, certains conjuguent leurs insuffisances avec de la suffisance en profitant des incompétences des autres pour avancer leurs pions. Être démuni ne s’avoue pas beaucoup, ni chez eux, ni chez nous. C’est pourtant la première étape pour rechercher et entreprendre en commun. Pourtant j’ai retrouvé là de très belles figures d’élus, telle Évelyne Rabardel du Val de Marne, vice-présidente chargée de la culture. Qui n’est pas une savante mais une chercheuse attentive, qui recueille la parole de avignon7ces interlocuteurs, les écoute  pour ce qu’ils disent, c’est-à-dire pour cet au-delà que nos propos maladroits portent, qui cherche à servir sans aucune ostentation.

Et puisque je parle d’élus, il en est un que j’aurai souhaité entendre : Hubert Wulfranc, le maire de Saint-Étienne du Rouvray à la figure ravagée, dont les images entraperçues quelques heures seulement après l’assassinat perpétré dans l’église montraient qu’il avait tant à dire, et que d’être tant submergé il ne la pouvait pas dire, la douleur. Ses bribes de paroles, ses sanglots mal retenus, avec la volonté de les maitriser dignement, de ne pas en jouer surtout. Un homme dont la maison commune, tenue a bouts de bras on l’imagine bien, se trouvait comme d’un coup dévastée. Ses efforts, et ceux d’une population dont il a permis le rassemblement. Il vivait tout simplement l’inimaginable. Oui, pour une fois, on aurait aimé entendre cet élu, ce communiste. Plus tard, j’ai bien un peu écouté et regardé radio et télé en boucle mais je ne vois pas qu’on ait dit beaucoup de choses sur lui, qu’on lui ait donné beaucoup la parole, qu’on l’ait associé beaucoup aux hommages publics, qu’on lui ait prodigué beaucoup de la tendresse…

Et pourtant, c’était là l’occasion de bien parler de la laïcité ! Jean-Pierre Burdin

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1 commentaire

Classé dans Festivals, Les feuilles volantes de JPB, Rideau rouge

Une réponse à “Retour d’Avignon, impressions festivalières

  1. Floret

    Je ne suis pas allée à Avignon ! Mais à travers cette narration, je ressens cette peine immense qui donne l’impression que nous ne sommes pas à la hauteur de la réponse collective, politique et laïque, nécessaire face au terrorisme. Merci pour cet article.
    Sylviane

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