Régy et Sobel, la jeunesse de nos pères !

Aux Amandiers de Nanterre comme à L’épée de bois de la Cartoucherie, deux événements majeurs : la création de « Rêve et folie » par Claude Régy et du « Duc de Gothland » par Bernard Sobel. L’un dans le cadre du Festival d’automne,  l’autre comme un revenant à la mise en scène ! Deux spectacles à l’esthétique radicalement opposée, deux magistraux moments de théâtre.

 

Surgie du fin fond de la « caverne », émergeant des ténèbres, une voix plus qu’un corps envahit l’espace. Mais aussi l’univers mental du spectateur, livré à lui-même face à cet « objet » théâtral déroutant, dérangeant : la mise à nu de nos « Rêve et foliefolie » dans un clair-obscur qui tend de plus en plus, chez le metteur en scène Claude Régy, vers le noir absolu !

Économie de mots et de gestes, épure de la parole et du mouvement, Claude Régy conduit Yann Boudaud au sommet de son art. Entre jour et nuit, ombres et filets de lumière, du plateau à la salle nous assistons à ce qui relève de la magie ou du miracle du Verbe : le passage illuminant du sens profond d’une œuvre, sans fioriture ni machinerie sophistiquée qui masquent en d’autres lieux le vide du propos. Dans l’intime, le secret des consciences, se noue un dialogue entre la vie et la mort d’une fulgurante beauté. La poésie, le délire, le verbe tout autant incandescent qu’incohérent du sulfureux poète allemand Georg Trakl explosent alors dans leur vérité la plus crue : l’amour, la foi, le rêve et la folie d’un homme qui, entre désir d’absolu et goût de la regychair, pauvre pécheur, se rêvait dieu. Comme tout être en son plus intime for intérieur…

Claude Régy est un maître, orfèvre de l’espace scénique pour se rendre d’un point l’autre avec infime délicatesse. Avec lui, comme toujours, tout se joue à l’intérieur, de l’acteur comme du spectateur. De spectacle en spectacle, de la bouleversante « Ode maritime » de Pessoa à « La barque le soir » de Tarjei Vesaas déjà avec Boudaud, d’« Intérieur »  inspiré de Maurice Maeterlinck et magnifiquement interprété par la troupe japonaise du Théâtre de Shizuoka à cet ultime opus, Régy n’en finit pas de lancer au public ce défi insurmontable pour beaucoup : « saisir l’insaisissable » ! Un noir de scène presque abyssal pour plonger en soi-même, seul un trait de lumière pour faire s’envoler les mots autant que pour détourer le corps de l’acteur au travail (dans cette maîtrise minimaliste du geste, ruisselant de sueur au terme de la courte représentation), plus qu’une marque de fabrique d’un théâtre singulier et unique en son genre au même titre que le silence, un acte délibéré : « Le sombre est l’accompagnement logique du silence… Moins on éclaire, moins on explique, et plus on ouvre des territoires où l’imaginaire peut se développer en toute liberté ». Sublime !

 

Autre univers, autres mœurs, autre temps historique comme esthétique avec le « Duc de Gothland » de Christian Dietrich Grabbe, cet autre allemand considéré par d’aucuns comme un génie de son vivant… Le silence est tonitruant, les lumières crues dans cette mise en scène réjouissante et enlevée de main de maître ducpar Bernard Sobel, feu l’emblématique directeur du Centre dramatique national de Gennevilliers !

Entre finnois et danois, rien ne va plus, depuis bien longtemps… Depuis que Berdoa « le nègre » a décidé de régler ses comptes avec ce monde occidental qui l’a réduit un jour en esclavage, depuis que le « sauvage », donc, veut mettre à bas ces prétendues valeurs morales occidentales dont se prévaut Théodore, le fameux duc de Gothland ! Non, vous avez bien lu, nulle erreur chronologique, cette pièce si peu jouée fut bien écrite il y a près de deux siècles par un jeune homme de 21 ans, sa première ! Collaboratrice de Bernard Sobel, Michèle Raoul-Davis l’affirme, persiste et signe. « Comme Rimbaud, Grabbe se veut « nègre », se fait « nègre » pour arracher leurs masques à ceux qui, sous couvert de civilisation et de supériorité morale, pillent et asservissent les peuples ». Paradoxe, intrépide meneur d’hommes et fieffé manipulateur, le « nègre » ou la « bête sauvage » Berdoa va convertir en un tour de sobelmain le noble et respectueux Théodore en une bête immonde et dénuée de toute humanité : envers son frère, son roi, son épouse et son enfant.

Conduits par un magistral duo d’acteurs (Denis Lavant et Matthieu Marie), intrigue et dialogues se hissent à la hauteur des chefs d’œuvre shakespeariens où la tragédie côtoie la comédie, l’humour la noirceur la plus absolue. L’affrontement entre deux forces de vie et de mort au nom de la civilisation, dont personne ne sort indemne… Une illustration, osée et finement déjantée, superbement orchestrée par Sobel, des liens ambigus qui unissent et opposent tout à la fois l’Orient et l’Occident, le Nord et le Sud, avec cette interrogation qui taraude le public au final de la représentation : qu’espérons-nous léguer aux générations futures ?

Régy et Sobel ? Deux approches de la scène radicalement différentes, et pour autant complémentaires : l’un suggère la primauté du regard sur l’intériorité, l’autre tente de l’ouvrir à l’altérité, au spectateur d’unifier ces deux parts de son humanité. Et les aventuriers des planches à courir applaudir l’un et l’autre : ils ont encore tant de choses à nous dire, ces anciens, nos pères, toujours bien vivants ! Yonnel Liégeois

À voir, ou à revoir :

  • Au Palais Royal : « Edmond », la nouvelle création d’Alexis Michalik. Déjà couronné de trois Molières pour « Le porteur d’histoire » et « Le cercle des illusionnistes », de retour sous les traits de Cyrano de Bergerac d’Edmond Rostand.
  • Au TGP de Saint-Denis : « Le suicidé » de Nicolaï Erdman, mis en scène par Jean Bellorini avec la troupe du Berliner Ensemble.
  • Au Théâtre de Belleville : « Le maniement des larmes », de et avec Nicolas Lambert. Après « Elf, la pompe Afrique » et « Avenir radieux, une fission nucléaire », le dernier volet de la trilogie « Bleu-Blanc-Rouge : l’a-démocratie » consacré au marché des armes.
  • Au Théâtre Berthelot : « Zic Zazou », la clique ouvrière et rock complètement azimutée mais si humoristiquement orchestrée dans ses nouvelles tribulations acoustiques !
  • Au Théâtre du Rond-Point : « Un Poyo-Rojo » et « Novecento », deux magnifiques spectacles de facture radicalement différente pour le plus grand bonheur du public.
  • Au Théâtre du Lucernaire : la recréation de « La pluie » de Daniel Keene, mise en scène et interprétée par Alexandre Haslé.
  • Au Studio-Théâtre des Champs-Élysées : « Le portrait de Dorian Gray », l’unique roman d’Oscar Wilde superbement adapté et interprété par la troupe de Thomas Le Douarec.
  • Au Studio-Théâtre de Stains : « Les fables » de La Fontaine, magnifiquement revisitées par Marjorie Nakache, la fée du logis !
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2 Commentaires

Classé dans Rideau rouge

2 réponses à “Régy et Sobel, la jeunesse de nos pères !

  1. Reçu le 07/10/16, à 21h26 :

    « Le plus savoureux, et sûrement aussi le plus heureux, est qu’apparaisse sur mon écran, à la suite de cet excellent article, une publicité inopinée pour « Bigre » qui se donne encore au théâtre Tristan Bernard à Paris !
    « Bigre » est une pièce désopilante de Pierre Guillois, l’ami commun de beaucoup d’entre-nous depuis le temps où il dirigeait le Théâtre du Peuple de Bussang. Cette apparition publicitaire miraculeuse répare un oubli bien fâcheux, sur une liste pourtant bien fournie de sorties théâtrales conseillées aux amis de Chantiers de culture. Certes, elle n’a pas vocation à être exhaustive mais enfin, tout de même, « Bigre » est un tel antidépresseur que de ne pas signaler son existence relève de la non-assistance à personne en danger de dépression ! « Bigre » porte sur l’existence un drôle et nouveau regard poétique. C’est un rire tonique. Aujourd’hui bien rare. Par là, « Bigre » est nécessaire à notre hygiène mentale !
    Compliments et reconnaissance, enfin, pour cette approche critique du travail théâtral de Sobel et Regy. On partage pleinement et on ne saurait dire si bien. Comme toujours, clarté du propos. J-P.B. »

    • Une première, en direct sur Chantiers de culture ! Certes nous savions déjà, par les prodiges du Net, que des millions d’infos s’envolaient en vue d’être stockées dans les nuages, nous ignorions encore que le web céleste, plus généreux que vertueux, libérait ainsi quelques météorites virtuelles… Étrange, vous avez dit étrange, comme c’est étrange ! Yonnel Liégeois

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