Villerupt, capitale lorraine du cinéma italien

Jusqu’au 13 novembre, se déroule à Villerupt le 39ème Festival du Film italien. C’est ici, et nulle part ailleurs, qu’est né il y a quarante ans, au cœur des brumes lorraines, le premier festival consacré à la filmographie transalpine. Retour sur événement.

 

 

Un projet fou, surgi de la tête de quelques jeunes enfants d’immigrés ! Des fondus de cinéma, attachés à la terre natale de leurs parents… Grâce à eux, le Festival de Villerupt est devenu, au fil des ans, un événement culturel incontournable. Qui accueille chaque année plus de 40 000 spectateurs. En face de l’Hôtel de Ville, sur la place, une énorme machine, la cage finisseuse du train de 700 de l’usine de Micheville : dans les usines sidérurgiques, la cage finisseuse était l’une des  étapes du processus de laminage universel des profilés métalliques principalement en acier, en particulier rails et poutrelles, etc… Elle affiche-villeruptsemble veiller sur la ville, rendant hommage à tous les « ritals » et autres déracinés qui ont produit tant de richesses matérielles et tant enrichi notre culture hexagonale.

 

Chaque année, la foule est au rendez vous. Les générations se côtoient dans la file d’attente. Pour les anciens de « Villerrou », c’est ainsi qu’ils prononçaient, ce fut longtemps une occasion inestimable de retrouvailles avec le pays bien-aimé et la langue de Dante. Ou plutôt la langue de l’usine et de la maison, refoulée à l’extérieur par souci d’intégration. Le calendrier de l’immigration italienne en Lorraine  est étroitement lié à l’histoire ouvrière de cette région : depuis le début du siècle dernier jusqu’aux années d’après guerre, ils sont venus en masse, ainsi que les Polonais et plus tard les Maghrébins, participer à l’essor sidérurgique de la Lorraine avant d’être sacrifiés par la casse industrielle.  Le développement économique de la région remonte à la fin du 19ème siècle, date à laquelle s’engage une sévère compétition sidérurgique avec l’Allemagne. Le minerai lorrain est trop riche en phosphore, ce sera grâce au procédé « Thomas » (1882) que l’on pourra fabriquer un acier d’excellente qualité à partir de la « minette » de Lorraine. Cent ans après, l’épopée nous est racontée par Jean-Paul Menichetti en 1982 dans son film « L’anniversaire de Thomas ».

Très vite, l’essor sidérurgique nécessite un appel à la main-d’œuvre étrangère, italienne en particulier, ce jusqu’aux années 1960. Villerupt, et sa voisine Audun le Tiche, deviennent des villes de l’acier et …de culture italienne : à la fin des années 1980, un sondage dans les écoles primaires de la région donne la « Pasta » comme plat régional lorrain ! Mais le démantèlement industriel, initié dès 1961, se poursuit inexorablement. La société des OLYMPUS DIGITAL CAMERAlaminoirs de Villerupt à Micheville ferme définitivement en 1986 : en 25 ans, 8000 emplois auront disparu.

 

Fidèle à ses racines, le festival n’en est pas moins tourné vers l’avenir. Depuis de nombreuses années, il a opéré une véritable décentralisation vers différentes communes ou grandes villes avoisinantes (Neuves Maisons, Epinal, Commercy, Creutzwald, Sarreguemines, Longwy, Metz…) et vers le Luxembourg, en partenariat avec la Cinémathèque. Les Italiens perçoivent le Festival de Villerupt comme une vitrine de leur production cinématographique, les acteurs et réalisateurs qui font le voyage s’étonnent toujours d’y découvrir des films qui ne sont pas distribués chez eux. Après une projection, devant une salle pleine, ils sont surpris parfois de pouvoir débattre en italien aussi loin de chez eux ! « Benvenuti a Villerupt », la banderole lumineuse tricolore se joint au soleil pour nous accueillir  en ce week-end d’ouverture du 1er novembre.

La 39ème édition propose, dans le seul périmètre de Villerupt – Audun le Tiche – Esch sur Alzette, pas moins de 68 films. L’affiche du Festival est pour la onzième fois l’œuvre de Baru, l’enfant du pays. Auteur de bande dessinée, il fut en 2011 président du jury du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. La programmation alterne, au cours des quinze jours de Festival, avant-premières et reprises, les films en compétition ainsi que de nombreuses œuvres du réalisateur Francesco Rosi auquel  le critique de cinéma Michel Ciment a dédié sa carte blanche. Ce dernier, directeur de publication de la revue « Positif » et collaborateur depuis 1970 du « Masque et la Plume », l’émission de France Inter, nous permet ainsi de revoir, ou découvrir pour les plus jeunes, des

"Il segreto di Pulcinella", Mary Griffo

« Il segreto di Pulcinella », Mary Griffo

chefs-d’œuvre comme  « L’affaire Mattei», «  Le christ s’est arrêté à Eboli», « Main basse sur la ville »  et bien d’autres encore.

La projection en avant-première internationale du documentaire « Il segreto di pulcinella » (Le secret de Polichinelle ) est un choc : certes, nous avions entendu parler du scandale des déchets toxiques en Campanie, la région de Naples, mais nous découvrons l’ampleur du trafic mafieux, avec ses répercussions dramatiques sur les vies humaines, y compris celles des jeunes enfants. Une vision d’horreur, les images d’une terre assassinée sans état d’âme pendant plusieurs décennies. L’écho de ce drame a récemment franchi les frontières lorsque les européens s’inquiétèrent égoïstement que certaines vaches de race bufflonne, dont le lait produit la fameuse « Mozzarella di Buffala Campana » aient pu brouter des terres contaminées….. « Tout le monde savait, alors j’ai pris le parti de faire raconter l’histoire aux enfants par Polichinelle pour porter plus loin le message », raconte Mary Griffo, la jeune réalisatrice. Elle nous confie que dans sa propre famille « les tumeurs ont également frappé comme dans chaque famille des villages concernés ». Et d’ajouter que « les choses n’ont pas vraiment changé même si il y a maintenant une réelle prise de conscience de la population qui relève la tête et manifeste désormais contre cet état de fait ». Toutefois, « malgré les décrets de loi qui ont été pris, les industries continuent à déverser leurs déchets toxiques dans l’arrière-pays

"La ragazza del mondo", Marco Danieli

« La ragazza del mondo », Marco Danieli

napolitain ». Le film est sorti le 31 octobre en Italie, au surlendemain de sa projection à Villerupt.

Parmi les films en compétition, c’est une toute autre histoire, beaucoup plus intime mais quelque peu révoltante elle-aussi, qui nous est contée par Marco Danieli dans « La ragazza del mondo » (La fille du monde). Ce monde, c’est « le monde impie » qui englobe tous ceux qui ne font pas partie de la « famille » des Témoins de Jéhovah et que l’on ne doit pas fréquenter sous peine d’être excommunié. Giulia paiera cher d’avoir cédé à ses premiers émois amoureux hors de cette loi… Film sensible montrant avec subtilité les liens familiaux très affectueux qui emprisonnent la jeune fille plus efficacement qu’une contrainte autoritaire et brutale : tout le problème de l’emprise sectaire sous toutes ses formes. La jeune comédienne, Sara Serraiocco, est très juste et très émouvante dans l’expression de ce conflit intérieur. Dans « I nostri passi » (Nos pas), un couple séparé tente de survivre après la mort accidentelle de leur fils, trois ans auparavant. Le père, qui fut un célèbre photographe mais qui se sait condamné, se prend d’affection pour un jeune délinquant ayant un don pour capter les images. Il lui léguera tout son matériel en lui intimant de se réaliser. L’histoire est magnifiquement filmée

"Si puio fare", Giulio Manfredonia

« Si pùo fare », Giulio Manfredonia

par Mirko Pincelli, photographe et reporter de formation !

 

Villerupt a souhaité cette année rendre un hommage particulier aux scénaristes qui ont une place très importante  dans le cinéma italien. En programmant notamment l’excellent « Si pùo fare » (C’est faisable) de Giulio Manfredonia sur un scénario de Fabio Bonifacci. Le film retrace l’épopée bienveillante et dérangeante d’un syndicaliste nommé responsable d’une coopérative de malades mentaux qu’une loi récente vient de sortir des hôpitaux psychiatriques. Il est choqué par l’abrutissement médicamenteux dans lequel ils sont plongés par le médecin de l’établissement, il refuse de continuer à les cantonner dans une activité inutile et débilitante. Fort de son expérience syndicale de meneur d’hommes, il les entraîne dans un réel projet d’activité économique utilisant les capacités de chacun : la pose de parquet ! Après quelques ajustements nécessaires et de nombreux problèmes dépassés, l’entreprise fonctionne et les commandes pleuvent. La plus belle réussite ? Le changement de regard de l’extérieur sur ces malades qui ne manquent pas d’intelligence, surtout le changement du regard qu’ils portent sur eux-mêmes.

Plus léger, le film de Francesco Bruni (scénario et réalisation) « Scialla » nous permet de retrouver le toujours séduisant  et talentueux acteur Fabrizio Bentivoglio qui fut le jeune premier incontournable des années 80/90. Jadis professeur de lettres classiques et écrivain, il vivote de quelques cours particuliers et de l’écriture de biographies de médiocres célébrités, dans un état de dépression larvée. Jusqu’à l’irruption, dans son univers désabusé et solitaire, d’un fils inconnu, ado rebelle et futé, qu’il décide de remettre dans le droit chemin. Ce qui l’oblige à se reprendre en main lui aussi… Un film intelligent et drôle sur la transmission, un regard juste sur la jeunesse d’aujourd’hui. Il reste encore beaucoup à voir, et de nombreuses pépites à découvrir,

Dans le hall d'accueil du festival, la foule se presse !

Dans le hall d’accueil du festival, la foule se presse !

dans ce Festival unique qui se prolonge jusqu’au 13 novembre.

 

Par delà sa capacité à recoudre chaleureusement un tissu social déchiré par des décennies de crise, le Festival de Villerupt est avant tout une joyeuse immersion dans l’exception culturelle italienne. Un savoureux accord entre pasta et cinéma ! Chantal Langeard

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