Les enjeux industriels, selon Le Duigou

Conseiller d’État et ancien syndicaliste, Jean-Christophe Le Duigou plaide dans « La bourse ou l’industrie » en faveur d’une vigoureuse politique de développement industriel affranchie de la domination de la finance. Selon l’expert, pas de société viable sans industrie. Un propos qui ne déplairait pas à son compère Bernard Thibault, auteur de « La troisième guerre mondiale est sociale » parue chez le même éditeur, les Éditions de l’Atelier.

 

 

Eva Emeyriat – Pourquoi est-il si important, comme vous vous y appliquez dans « La bourse ou l’industrie« , de défendre l’industrie aujourd’hui ?

Jean-Christophe Le Duigou – L’industrie est comme le moteur d’un véhicule. Même si on ne le voit pas,  il fait avancer la voiture. Il en va en fait, avec l’industrie, du niveau de vie et de l’emploi. L’industrie, avec les activités de service qui lui sont liées, assure quatre emplois du privé sur dix. Les salaires y sont en moyenne 20% supérieurs à ceux des autres branches. Et les produits industriels représentent 80% de nos échanges extérieurs. Il n’y a pas de comptes extérieurs d’un pays équilibrés sans une industrie solide. Le discours sur la société le-duigou2post-industrielle est une fable dangereuse qui détourne l’attention des questions réelles sur l’avenir de l’industrie.

 

E.E. – En quoi est-il  crucial de soustraire l’industrie française à la domination de la finance ?

JC.LD. – Notre pays a consenti, il y a cinquante ans, un effort important pour se doter d’une industrie moderne : aéronautique, transports, énergie, pharmacie… Depuis quinze ans, le tissu productif se désagrège. Les grands groupes, issus de cette période, passent les uns après les autres sous contrôle étranger. Après Péchiney, ce fut le cas d’Arcelor, puis tout récemment d’Alstom, d’Alcatel et de Lafarge. La finance anglo-saxonne prend ainsi le contrôle de productions stratégiques. Pense-t-on un seul instant que son objectif sera de développer l’activité sur le territoire français ? L’industrie, qui suppose des investissements longs, ne peut pas vivre sous la contrainte des rendements financiers à deux chiffres associée à une vision comptable à court terme.

 

E.E. – Pôles de compétitivité,  création de la banque publique d’investissement … Des efforts n’ont-ils pas été faits ?

JC.LD – Les réactions des pouvoirs publics face au dépeçage de l’industrie nationale paraissent bien limitées et mal orientées. Nous ne nions pas que des mesures ont été prises, le plus souvent d’ailleurs sous la pression des luttes. Mais elles sont notoirement insuffisantes. Que pèse réellement la BPI dans le concert de la finance internationale ? Plus grave, ce sont les actionnaires qui furent en priorité choyés. Avec 45 milliards d’euros de crédits publics octroyés au travers du CICE et du pacte de responsabilité, c’est le soutien public à la rentabilité qui a été privilégié au détriment d’une action stratégique pour l’investissement, pour la recherche et pour l’emploi.

 

E.E. – Quels enjeux induit la numérisation de l’industrie ?

JC.LD – Cette mutation peut conduire au pire comme au meilleur. Pour l’instant ce sont les conséquences négatives qui l’emportent, avec la destruction des règles qui organisaient les professions comme dans les transports, l’édition…Mais il n’y a rien d’inéluctable. La le-duigounumérisation pourrait permettre l’allègement des tâches répétitives dans les entreprises et une valorisation des savoirs faire que portent les salariés.

 

E.E. – En quoi la défense des droits sociaux et syndicaux sont-ils un atout ?

JC.LD. – Le pouvoir absolu des actionnaires est une catastrophe. Il faut rééquilibrer les pouvoirs si l’on veut qu’un certain nombre de finalités humaines soient prises en compte dans les choix d’investissement et des technologies de production.

 

E.E. – Quid des enjeux environnementaux ?

JC.LD. – La lutte contre les émissions de CO2 est plutôt une opportunité pour l’industrie. La France n’est d’ailleurs pas la plus mal placée. Des changements technologiques et sociaux sont à promouvoir. Mais il faut en être sûr, la nouvelle industrie ne prospérera pas sur des ruines. C’est cette mutation qu’il faut collectivement maîtriser. Propos recueillis par Eva Emeyriat

Jean-Christophe Le Duigou est économiste. Il a occupé de nombreuses responsabilités à la CGT, notamment au bureau confédéral où il a été en charge des questions économiques et des retraites. Il a été nommé conseiller d’Etat en 2013. « La Bourse ou l’industrie », sous la direction de Jean-Christophe Le Duigou. Auteurs : Marie-Claire Cailletaud (porte-parole de la fédération nationale CGT mines-énergie), Paul Continente (expert comptable) et Bernard Devert (membre de la fédération CGT des travailleurs de la métallurgie).

 

 A lire aussi :

Également aux Éditions de l’Atelier, Bernard Thibaud, l’ancien secrétaire général de la CGT, a publié récemment « La troisième guerre mondiale est sociale ». Un vibrant plaidoyer en faveur de l’élargissement des droits des salariés sur toute la planète ! Le nouveau membre du conseil d’administration de l’Organisation Internationale du Travail (OIT), représentant de l’ensemble des syndicats français, se revendique ouvertement de la lignée des « indignés » de Stéphane Hessel… « La toute-puissance du marché qui impose sa loi depuis plusieurs décennies génère une pression exacerbée sur les travailleurs de la planète », thibaultconstate le syndicaliste. « Au nom de la loi de la concurrence, les salariés sont l’objet d’une véritable mobilisation générale qui les engage dans une guerre sans merci contre des ennemis invisibles qui cherchent à gagner des parts de marché en pratiquant un dumping social toujours plus agressif ».

Et de plébisciter, pour faire échec aux appétits du marché, une «  hiérarchie des normes qui fasse du code international du travail l’échelon de base n’étant susceptible que d’amélioration par les échelons nationaux et leurs dimensions territoriales ou de branches, en fonction des modèles de relations du travail à l’œuvre dans les différents pays  »… Une proposition clairement à rebours de la Loi Travail nouvellement adoptée en France ! Et Bernard Thibaud, s’appuyant sur l’expérience des travailleurs du bâtiment au Qatar, de conclure son propos en appelant à réformer le mode de gouvernance de l’OIT, « promotrice et garante des normes internationales du travail depuis près d’un siècle », pour qu’elle s’affirme encore plus opérante et efficace sur le respect et l’élargissement des droits des salariés du monde entier. Loin de la langue de bois, un document vraiment émoustillant. Yonnel Liégeois

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