Peinture, l’Amérique dans la tourmente

Jusqu’en janvier 2017, se tiennent à Paris deux grandes expositions : « La peinture américaine des années 1930 » au musée de l’Orangerie, « Les artistes africains-américains et la ségrégation » au musée du Quai Branly. Le regard des peintres américains confrontés aux affres de la grande dépression comme de la ségrégation raciale.

 

 

Dès l’entrée de l’exposition « La peinture américaine des années 1930. The Age of  Anxiety » au musée de l’Orangerie, un panneau chronologique ainsi qu’une vidéo nous rappellent les heures sombres de la Grande Dépression aux États-Unis. Après le crash boursier de 1929, le taux de chômage dépasse les 20 %, les soupes populaires fonctionnent à plein régime, tandis que s’étalent des taudis aux abords des décharges. Durant cette période, la palette des peintres offre de multiples nuances pour magnifier un retour à la terre contre l’urbanisation effrénée, replonger dans les racines de la conquête américaine ou dénoncer les injustices. Les frontières sont parfois floues, comme le montre une des toiles de Thomas Hart Benton, peintre important – et talentueux – du mouvement régionaliste. S’il peint des scènes pleines de mouvements et plutôt enjouées de la vie quotidienne du Midwest,

Charles Sheeler, American Landscape 1930 © ADAGP, Paris, 2016

Charles Sheeler, American Landscape
1930 © ADAGP, Paris, 2016

dans « Cotton Pickers » (« Cueilleurs de coton ») il montre le dénuement des paysans noirs avec, au premier plan, un enfant famélique.

Loin des champs, l’usine devient paysage pour certains artistes, comme Charles Sheeler qui excelle dans le précisionnisme. Dans sa toile « American Lanscape » (« Paysage américain »), se déploie l’usine de River Rouge tout juste achevée, destinée à produire les voitures Ford Model A suite à une commande du président de la Ford Motor Company. Une œuvre qui affirme la foi de l’Amérique dans son industrie pour participer à la reprise économique du pays, où l’humain disparaît.  D’autres peintres, au contraire, le mettent en avant. C’est le cas d’Alice Neel avec son portrait de Pat Whalen, leader de mouvements sociaux, représenté les poings serrés et appuyé sur le quotidien communiste « Daily Workers », annonçant les grèves dans les mines et la sidérurgie. Même chose du côté de Joe Jones qui s’engage auprès des travailleurs et des pauvres et dispense notamment des cours d’arts plastiques aux sans emploi. Sa très belle huile « Roustabouts » (« Débardeurs ») montre ainsi des dockers noirs, assis ou trimant devant un homme blanc impérieux.

 

En ces temps de crise, le souci d’évasion est de mise. L’engouement pour les sorties et les spectacles se retrouve dans les toiles d’Edward Hopper avec son superbe « New York Movie » montrant une salle de cinéma avec une ouvreuse en attente ou celles de Reginald Marsh peignant la foule qui se presse aux abords des dancings. Mais, au milieu de la fête, se dresse l’incroyable danse macabre de Philip Evergood. Dans « Dance Marathon », le peintre met en scène les corps épuisés et désarticulés des danseurs lors d’effroyables concours en vogue pendant la dépression. Comme l’a mis en images le grand film de Sydney Pollack, « On achève bien les chevaux », adapté du célèbre roman d’Horace McCoy au titre

Joe Jones, American Justice 1933 © ADAGP, Paris, 2016

Joe Jones, American Justice
1933 © ADAGP, Paris, 2016

éponyme et paru en 1935, le couple le plus endurant, après des jours et même des semaines de danse sans interruption, percevait un pécule.

Dans ces années 1930, la Harlem Renaissance, mouvement afro-américain qui bataille pour une reconnaissance de la culture noire dans le paysage artistique, atteint son apogée. On peut admirer quelques toiles de ses représentants au musée de l’Orangerie comme la magnifique « Aspiration » d’Aaron Douglas qui montre l’évolution historique de la communauté, de l’esclavage à la liberté, et son apport au développement et à la vie économique du pays.

 

 

En la matière, il faut surtout se rendre au Quai Branly à l’exposition « The Color Line. Les artistes africains-américains et la ségragation ». Si elle manque un peu

Bob Thompson, L’Exécution, 1961 © Estate of Bob Thompson; Courtesy of Michael Rosenfeld Gallery LLC, New York, NY

Bob Thompson, L’Exécution, 1961
© Estate of Bob Thompson; Courtesy of Michael Rosenfeld Gallery LLC, New York, NY

d’explications et de scénographie, elle offre un extraordinaire panel des peintres afro-américains, dont le très grand Aaron Douglas justement, surnommé le « père de l’art noir américain ». Ses gouaches comme ses encres, géométriques et symbolistes, sont de toute beauté comme son « Into Bondage » qui nous montre la marche des esclaves enchaînés vers la mer et les navires négriers. Outre Aaron Douglas, le musée du Quai Branly nous offre l’occasion inédite de découvrir les nombreux peintres associés au mouvement Harlem Renaissance, très peu connus en France. Ainsi, Archibald J. Moltey qui peint les scènes de rue et de la vie nocturne marquée par le jazz, comme dans son superbe « Tongues (Holy Rollers) » où le tableau est rythmé par les mouvements de danse. Mais aussi Malvin Gray Johnson et son autoportrait où s’affichent des masques africains en arrière-plan. Peintres, sculpteurs, poètes, romanciers, photographes, cinéastes : tous participent à ce bouillonnement artistique qui revendique les racines africaines et combat la ségrégation raciale.

Dès sa création en 1910, la National Association for the Advencement of Colored People (NAACP), portée par l’écrivain W.E.B. Du Bois, lutte notamment dans le magazine « Crisis » contre les lynchages. Entre 1882 et 1968, quelque 5 000 personnes furent

Loïs Mailou Jones, Mob Victim (Meditation) 1944, © Collection particulière

Loïs Mailou Jones, Mob Victim (Meditation)
1944, © Collection particulière

lynchées, en majorité dans les états racistes du Sud. En 1935, deux expositions à New York furent consacrées à ce thème. Les peintres s’emparent du sujet, tels Loïs Mailou Jones, Hale Woodruff et ses lithographies très expressives ou encore Charles Alston qui, dans un fusain d’une rare violence, nous montre un blanc haineux brandissant le pénis de sa victime. Les toiles exposées nous rappellent encore la présence macabre du Ku Klux Klan près des victimes, tandis qu’on peut voir quelques aperçus terrifiants des cartes postales de pendus qui glorifiaient ces horreurs, vendues dans les bureaux de tabac ! Amélie Meffre

 

A voir aussi

– Au musée Réatu (Arles), jusqu’au 31/12/16 : « Deus ex machina », de Katerina Jebb. A partir d’un scanner numérique, des images fortes où la plasticienne mêle célébrités contemporaines et vestiges d’ateliers d’artistes.

– Au Centre Pompidou (Paris), jusqu’au 20/02/17 : « Rétrospective de protocoles », de Jean-Luc Moulène. Une trentaine de pièces, entre création artistique et design industriel, qui nous révèle toutes les facettes d’un plasticien inclassable et déroutant.

– A la galerie Thierry Bigaignon (Paris), jusqu’au 24/12/16 : « Sur Paris », d’Alain Cornu. Une originale et superbe série photographique, nous dévoilant les toits de la capitale éclairés des lumières de la ville.

– Au Centre Pompidou (Paris), jusqu’au 23/01/17 : « La trahison des images », selon René Magritte. La passion « philosophique » du peintre belge explorée au travers d’une centaine de tableaux, dessins et archives : magnifique et pédagogique ! Yonnel Liégeois

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Classé dans Expos, installations, Pages d'histoire

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