Joël Gombin, ce que révèle le vote FN

Alors que diverses forces sociales et syndicales mènent campagne contre les idées d’extrême droite, Joël Gombin publie « Le Front national » aux éditions Eyrolles. Le politologue livre une analyse sans fard d’un parti aux multiples contradictions. Charge à ses adversaires de les exploiter.

 

 

Eva Eymeriat – Vous étudiez depuis dix ans l’électorat du Front National. Quels ressorts sous-tendent ce vote ?

Joël Gomblin – Trois thèmes dominent les motivations subjectives des électeurs : l’immigration, l’insécurité et l’identité. Historiquement, le thème de campagne du FN est plutôt l’immigration, voire l’insécurité. L’identité est, elle, un thème plus récent qui permet de retravailler la question de l’immigration en l’inscrivant dans une perspective plus large. Les électeurs du FN sont confrontés à ce qui peut apparaître comme des symboles mais qui, en fait, est lié à des questions économiques et sociales, par exemple de concurrence et d’accès au marché du travail. La grande force du FN est d’articuler cette dimension économique et sociale avec une dimension symbolique, en faisant prévaloir cette dernière.

 

E.E. – Qui vote FN aujourd’hui ?

J.G. – Les plus exposés à la mondialisation, aux inégalités de revenus. Mais ce n’est pas un vote de classe, car il regroupe des segments socioprofessionnels très différents. On retrouve une part significative d’ouvriers et de la petite bourgeoisie indépendante qui, dans le paradigme du vote de classe, sont opposés ! Le FN porte un discours interclassiste, en construisant un peuple selon une double dimension, à la fois verticale – en insistant sur l’opposition entre le peuple et les élites -, mais aussi  horizontale – en distinguant les Français et ceux qui ne le sont pas à ses yeux – , comme le révèle le discours sur l’islam. Moins le diplôme est élevé, plus on vote FN. En raison des mutations économiques, notre société n’offre plus de perspectives stables de travail gombin2à des gens faiblement qualifiés. Le FN fait aussi écho chez ceux qui, sans être directement menacés par la mondialisation, se sentent déclassés et perdent le sens de leur travail. D’où l’émergence du vote FN chez les fonctionnaires, surtout chez ceux en contact avec les usagers.

 

E.E. – Le FN draine une part importante du vote ouvrier. Mais vous contestez qu’il y ait eu un transfert du vote communiste vers le vote frontiste…

J.G. – Il est vrai qu’il y a une « ouvriérisation » du vote FN depuis les années 90. Mais l’affirmation selon laquelle le vote FN provient d’anciens électeurs communistes est inexacte à plusieurs égards. C’est le vieux fantasme du « fer à cheval », une théorie politique datant de la guerre froide qui suppose que les extrêmes se rejoignent. Une théorie révélatrice d’un mépris de classe, qui veut que le peuple vote mal : il votait mal communiste avant, aujourd’hui il vote mal FN. Mais les bastions du FN n’ont jamais coïncidé avec ceux tenus jadis par le PCF. Par ailleurs,  le vote communiste n’a jamais concerné l’ensemble de la classe ouvrière. Il y a toujours eu des ouvriers de droite et ce sont eux, les premiers, qui ont basculé au FN dès les années 80. En outre, le vote communiste ne se résumait pas au seul vote ouvrier, c’était aussi un vote de classe moyenne diplômée du secteur public qui, elle, n’est pas allée vers le FN. En revanche, on remarque que des enfants de communistes votent FN. La transmission du vote communiste et du vote de gauche en milieu ouvrier s’est assez mal faite, la capacité d’encadrement du parti communiste ayant fortement diminué.

 

E.E. – Selon vous, la référence au fascisme ou au nazisme, fréquente dans les milieux militants, ne peut qu’obscurcir la compréhension que l’on peut avoir du FN. Que voulez-vous dire ?

J.G. – Cette référence est problématique, car le fascisme est lié à un moment particulier de l’Histoire. L’entre deux guerres a été marquée par ce que certains historiens ont appelé « l’ensauvagement de la société ». Une génération d’hommes a passé quatre ans au front et a connu un rapport à la violence et à la mort dont on ne peut se faire une idée exacte aujourd’hui. A sa création en 1972, le FN comptait dans ses rangs d’anciens collaborateurs, mais aujourd’hui, si des jeunes s’engagent au FN, ce n’est pas par nostalgie de Vichy. Je ne dis pas que ce phénomène n’existe pas mais il reste marginal. Il ne s’agit pas de condamner le discours antifasciste des militants, mais de dire que son efficacité est émoussée. On s’interdit de comprendre le succès du FN, si on n’essaie pas de le ramener au contexte économique, social et politique actuel.

 

E.E. – Dès lors, comment combattre le FN ?

J.G. – L’électorat FN est interclassiste, composé de groupes sociaux qui ont des intérêts de classe divergents. L’importance du symbolique (identité, immigration..) dans le discours du FN sert pour l’instant à masquer ces contradictions, mais c’est bien sur ces dernières qu’il faut mettre le doigt pour fracturer cet électorat. Une partie du FN, représentée par Marion Maréchal Le Pen, s’affirme pro-entreprises, alors que la direction du parti, tenue par Florian Philippot, se réclame d’une ligne anti-libérale. Dans le Sud,  les électeurs du FN estiment que les riches paient trop d’impôts, dans le Nord c’est l’inverse. Et quand Marine Le Pen se prononçait  contre la loi Travail, deux sénateurs frontistes déposaient des amendements pour supprimer les comptes pénibilité et mettre fin aux monopoles syndicaux… Plus le FN sera proche de postes électifs de premier plan, plus ces gombin1contradictions seront complexes à gérer pour lui.

 

E.E. – Les organisations syndicales, dont la CGT en particulier, se trouvent confrontées à l’imposture sociale orchestrée par le FN…

J.G. – Nous sommes un peu prisonniers d’un débat qui oppose tenants et pourfendeurs du libéralisme. Un piège, car on peut ne pas être libéral de bien des manières… Historiquement, l’extrême droite n’a jamais été libérale, bien au contraire, même si, par anticommunisme et tactique, elle s’est réclamée du reaganisme dans les années 80. Pour sortir de ce piège, il faudrait redéfinir ce que veut dire être « progressiste », notamment sur le plan économique et social. L’on verrait bien alors que les revendications de la CGT, d’essence progressiste, ne coïncident en rien avec celles du FN, qui appartient au champ de l’extrême droite et dont le programme est corporatiste. Propos recueillis par Eva Emeyriat

 

 

Parcours

Joël Gombin est né à Paris en 1983. Diplômé de l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, il enseigne en 2004 en prépa Sciences-Po à Avignon et débute son travail sur le vote frontiste. En 2008, il devient attaché temporaire d’enseignement et de recherche à l’université de Picardie. En 2014, il participe à la création de l’Observatoire des radicalités politiques, au sein de la Fondation Jean-Jaurès. En 2016, il publie « Le Front National » aux éditions Eyrolles.

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